Par Jean-Damien Pô[1]

Et si Jean-Marc Morandini se trouvait être à l’origine d'une réflexion féconde sur les interactions entre droit électoral et nouvelles technologies ? La question peut prêter à sourire, surtout si l'on garde en mémoire les premières expériences télévisuelles de celui qui fut, au début des années 1990, l'introducteur en France de la "Trash TV". Et pourtant, la tempête suscitée par le billet mis en ligne sur son blog par l'animateur d'Europe 1 et de Direct 8 pourrait bien se traduire, dans les mois à venir, par une révision du Code électoral.

Rappelons brièvement les faits. Le 13 avril, Jean-Marc Morandini indique qu'il mettra en ligne, lors du premier et du second tours, "les "rumeurs" qui circulent dans les rédactions à partir de 18 heures". Ce faisant, il viole sciemment l'article 52-2 du Code électoral, qui interdit à tout média de "communiquer tout résultat d'élection partiel ou définitif" avant la fermeture du dernier bureau de vote – et donc avant 20 heures. Les éventuels contrevenants, traqués par la Commission nationale de contrôle de la campagne, sont passibles d'une peine pouvant aller jusqu'à 75 000 euros. Et le sabre n'est pas de bois : en 2001, le site parismatch.com a été condamné à 1 500 euros d'amende alors qu'il s'était contenté de mettre en ligne avant la fermeture des bureaux de vote un lien renvoyant vers un site geocities.com – pourtant hébergé à l'étranger, et échappant par conséquent à la législation nationale. Mais Jean-Marc Morandini n'en a cure : son combat est celui du "droit à l'information" - au service du "peuple", contre les "élites" coupables de collusions politico-médiatiques.

Très vite après la mise en ligne de ce billet, la blogosphère s'enflamme. Versac prend la tête d'un mouvement de protestation contre l'initiative du "journaliste" Jean-Marc Morandini (chez cet éminent blogueur, l'usage des guillemets n'est ni innocent, ni charitable) : "cette attitude est scandaleuse (…) Elle ne fait aucune balance entre l'importance du déroulement serein d'un scrutin démocratique et le droit à l'information". Versac crée un logo – un clairon barré d'un signe d'interdiction – et invite la blogosphère à s'engager solennellement à ne diffuser "aucune information susceptible de perturber le scrutin". Son appel est rapidement relayé sur Mémoire vive, Ipol et d'autres blogs politiques.

Mais en face, les adeptes de la "désobéissance civique" s'organisent. Leurs motivations sont diverses. Certains insistent sur le principe de transparence et son corollaire, l'égalité d'accès à l'information : c'est le cas notamment de Guy Birenbaum, dont le blog est bien connu de ceux qui sont à l'affût d'indiscrétions que les médias traditionnels tiennent généralement "off". D'autres y voient l'occasion de démontrer l'hypocrisie d'une législation que le développement du web a rendu caduque. D'autres enfin échafaudent de subtiles combinaisons tactiques. Un commentateur du site de Versac s'interroge gravement : "qui la publication des tendances avantage-t-elle ? Le Pen, non. Sarkozy, sans objet, il est quasiment assuré d'être au second tour. Bayrou et Royal : tout se joue là. Si Royal n'est pas annoncée au second tour, cela fera grand bruit"... et conduira, chacun l'aura compris, les socialistes distraits à se ruer en masse dans les bureaux de vote entre 18 et 20 heures pour éviter une désastreuse répétition du 21 avril 2002.

En marge de ces deux camps, quelques internautes comptent les points. Toujours chez Versac, Voterpourki ironise : "cette histoire est plus une manière pour Morandini de se faire de la pub pour son pauvre petit ego qui rêve de se revoir sur TF1, qu'une problématique démocratique". Quant à Daniel Schneidermann, il se montre sans illusion sur l'issue du combat que se livrent la liberté d'information et le Capital : "Que Lagardère lui dise "Pas question, coco, de piquer des auditeurs à Europe 1 en donnant les sondages sortie des urnes sur ton blog deux heures avant la station", et Morandini rentrera gentiment à la niche".

Dans la blogosphère, les élections présidentielles, et les législatives qui suivront, s'annoncent ainsi comme un joyeux capharnaüm. Le jour du scrutin, la circulation de certaines informations - sondages "sortie des urnes" ou résultats des premiers dépouillements - laisse effectivement la porte ouverte à toutes sortes de manipulations : un nouveau chantier s'ouvre pour le législateur. Dans sa sagesse, celui-ci devra se garder de toute solution extrême : fermer tous les bureaux à 18h, c'est risquer une poussée d'abstention chez les citadins désireux de profiter des premiers beaux week-ends de printemps ; fermer tous les bureaux à 20 heures, c'est sacrifier pour tous le rituel de la soirée électorale – lorsque l'on pose son assiette sur ses genoux à 19h55 pour attendre, fébrile, l'annonce des résultats.

Notes

[1] Jean-Damien Pô est responsable du site Débat 2007.fr.