Par Netpolitique.net[1]. Tout au long de cette campagne, les journalistes et analystes auscultant la campagne en ligne ont tous repris la même antienne, s'interrogeant sur l'impact d'internet sur le résultat final du scrutin et guettant fébrilement l'apparition d'un Howard Dean à la française.

En réalité, le résultat final n'importe pas tant que la campagne inédite que nous avons connue. La nouvelle donne du net a subrepticement mais incontestablement changé les comportements et les usages des acteurs clés de la campagne :

  • Les candidats et leur staff de net-campagne ont pris le phénomène très au sérieux avec une approche (enfin) professionnelle de la net-campagne et la volonté de constituer plus qu'un simple site de référence : une véritable communauté en ligne autour de leur candidat.
  • Les médias ont très largement incité leurs audiences à participer à la couverture de la campagne avec eux, en envoyant des contenus amateurs (Le Monde.fr), en invitant les lecteurs à largement commenter l'actualité (Liberation.fr) ou encore en ouvrant leur antenne aux questions filmées (Itélé).
  • Les citoyens eux-mêmes ont pris conscience de leur nouveau rôle en participant à des médias citoyens (Agoravox), en postant de nombreuses vidéos capturées ou créées (DailyMotion) et en participant à l'élaboration des programmes des candidats (comme sur les forums de Désirs d'Avenir).

En ce sens, et quel que soit le verdict des urnes, internet est déjà le grand vainqueur de cette campagne présidentielle.

A l'heure de la dernière ligne droite (la plus importante puisqu'il faut désormais récolter tout ce qui a été semé), et avant que l'on ne conclue à l'échec de telle ou telle stratégie web à l'aune du seul score électoral, tentons d'établir un premier bilan des nouveautés et des enseignements de cette net-campagne 2007.

L'effet réseau 3D

La net-campagne a d'abord été le théâtre d'un effet réseau en 3 dimensions.

Première dimension, comme l'a très bien montré la carte de la blogopole, les sites de campagne se sont structurés en un réseau de plus en plus dense au fur et à mesure de la net-campagne, avec un dispositif amiral (un ou plusieurs sites officiels) et une "blogosphère" partisane.

La deuxième dimension concerne l'imbrication de la net-campagne dans la campagne de terrain. L'illustration la plus forte de cette effet réseau reste sans nul doute la carte Segoland ou la carte Google Map des supporters de Nicolas Sarkozy. Cette liaison directe entre les directions de campagne et tous les comités locaux a souvent simplement utilisé l'outil e-mail. Mais son efficacité a été redoutable pour diffuser rapidement un argumentaire, une information importante ou appeler à une mobilisation particulière sans nécessairement passer par la hiérarchie du parti, seule détentrice de la légitimité, mais plus encore, des moyens de communication et de coordination nécessaire à toute action collective.

Tous les outils et moyens d'information, d'organisation et de dissémination sont désormais virtuellement accessibles à tous et utilisables par chacun. Le corollaire de cette évolution n'est autre que le court-circuitage potentiel des hiérarchies intermédiaires des partis et des organisations classiques. Cela aura-t-il une conséquence dans la future organisation des mouvements politiques et l'organisation des partis actuels ? La question mérite d'être posée.

La troisième dimension de l'effet réseau réside bien entendu dans l'organisation du e-militantisme. Cela a donné lieu à l'émergence de nouvelles formes d'affrontements politiques mais surtout à de nouvelles plate-formes en ligne comme le site e-soutiens de l'UDF ou le site des e-supporters de Sarkozy ou encore à de nouveaux outils très innovants comme la coopérative militante du PS. Comme l'a constaté Stéphane Dreyfus pour La Croix, le nombre de militants en ligne n'a cessé d'augmenter depuis le début de la campagne pour aboutir aujourd'hui à des dizaines de milliers de nouveaux militants mobilisés en ligne et mobilisables sur le terrain.

L'effet Vidéo ou l'élection DailyMotion

Dès février 2006, à la suite d'une interview avec Francis Beck, membre du CSA, nous avions commencé à évoquer les opportunités offertes par la vidéo, dans le cadre de ce que nous avons par la suite surnommé "l'élection DailyMotion", et les conséquences que cela pouvait induire. La vidéo aura été la véritable star du nouveau petit écran. Il aura fallu la concomitance de l'ouverture de plate-formes gratuites d'hébergement, de la massification des connexions haut débit en France et de la démocratisation des outils de captures et de traitements vidéo pour faire exploser le phénomène durant la campagne.

Pour une analyse magistrale du phénomène, il ne faut pas hésiter à lire la petite géographie des vidéos de campagne d'André Gunthert. Il a su apporter une vision presque claire du foisonnement online avec l'outil Vidéomètre.

L'effet loupe ou l'interdépendance des médias traditionnels et du Net

Tous les phénomènes observés sur le Net n'auraient été que peu de chose si les grands médias traditionnels n'avaient pas trouvé en eux une manière de renouveler leur angle de traitement de la campagne. Les médias, de crainte de passer à côté d'un nouveau phénomène à la Etienne Chouard, ont suivi la net-campagne au microscope, amplifiant considérablement les événements, les opinions blogosphériques et les actions online qui ont ainsi réussi à se tailler une place très importante (trop pour certains) sous les projecteurs de la campagne. Inversement, les "faits d'arme" de la blogosphère militante, telle la vidéo des 35h de Ségolène Royal, ou la déclaration d'Alain Duhamel filmée à son insu, n'auraient pu être portés à la connaissance du grand public sans les reprises et l'écho donnés par les grands médias. En fait d'opposition souvent affichée entre grands médias et médias citoyens, c'est avant tout une relation d'interdépendance tacite qui s'est progressivement mise en place.

Nouvelles précisions sur les règles du jeu de la net-campagne

Sous le poids de ces phénomènes cumulés, force est de constater que les règles du jeu, et notamment les règles du code électoral, s'accommodent à grand peine de ces évolutions. La net-campagne 2007 aura également permis d'étoffer mais également d'éprouver le corpus des règles et recommandations des campagnes électorales en ligne :

Emergence de candidatures non conformes

Le net en 2006-2007 a largement accompagné l'émergence de candidatures "inattendues". Le réseau a aussi joué un rôle dans le renforcement ou la légitimité du positionnement de certaines candidatures :

  • On se souvient bien entendu de l'émergence de Ségolène Royal au moment de la campagne interne du PS qui s'est beaucoup appuyée sur le site désirs d'avenir, ses débats participatifs en ligne et la constitution d'un réseau de comité locaux à la marge du PS.
  • En plus de ses actions vers la presse quotidienne régionale (PQR) et de son mot d'ordre "les grands médias ont déjà fait l'élection", François Bayrou s'est aussi beaucoup reposé sur le Net pour asseoir sa stratégie, aidé en cela par le dynamisme des jeunes centristes et leur blogosphère.
  • Dans une moindre mesure (surtout parce qu'il n'a pas réussi le tour de force des 500 signatures), on se souviendra de l'apparition de Rachid Nekkaz, candidat inconnu, qui s'est largement appuyé sur les grands médias citoyens (Agoravox) et leurs réseaux pour se faire un nom.

L'utilisation du Net pour confronter et enrichir le programme du candidat

En 2007, le programme du candidat n'a plus uniquement été l'affaire d'experts omniscients. Après les débats critiques du TCE en ligne et rejoignant le grand engouement des français pour la démocratie participative (locale), le média Internet a permis aux petits et aux inconnus de se faire entendre des candidats. Ségolène Royal l'a érigé en système avec un dispositif de débats participatifs très abouti, d'autres, comme Nicolas Sarkozy et François Bayrou, ont beaucoup consulté les commentaires et sollicité les questions des internautes.

Que restera-t-il de cette net-campagne 2007 ?

On attendait la révélation d'un web candidat. Nous avons assisté à l'émergence confirmée du net-citoyen.

Ce phénomène accélère un élément que nous constatons depuis 2001, à savoir un reversement des acquis de la net-campagne dans la communication des candidats élus. La Net-campagne 2007 aura nécessairement un impact à long terme sur les usages et les attentes des citoyens connectés, en matière d'interactivité, de réactivité et de participation. Tout ceci ne pourra qu'avoir un impact à terme sur la communication des institutions publiques, dirigées par des équipes gouvernementales fraîchement renouvelées issues de cette campagne. Le défi est de taille : c'est celui de la modernisation de notre vie publique. Alors ? VIè République ou République 2.0 ?

Notes

[1] , le site des phénomènes politiques sur Internet et par Internet.