Par Isabelle Lescent-Giles[1]

La presse américaine présente le premier tour des élections en France comme une victoire de la démocratie, avec trois sujets de satisfaction. Elle se réjouit en premier lieu du taux "exceptionnel" de participation, qui rassure sur la force de la démocratie en France. Plus du tiers des électeurs se disaient indécis à la veille de l'élection, mais ils n'ont pas boudé les urnes. Le Washington Post attribue cet enthousiasme au charisme des deux principaux candidats, et à leur choix d'une campagne à l'américaine, "moderne", dans laquelle les idées ont occupé une place secondaire par rapport aux qualités personnelles des candidats. Le débat a gagné en émotion et en intensité ce qu'il a perdu en substance. Le New York Times se félicite que la "campagne agressive" menée dans les banlieues auprès des jeunes et des Français issus de l'immigration en faveur de l'inscription sur les listes électorales ait ajouté plus d'un million de nouveaux électeurs.

Second sujet de satisfaction, le score de Jean-Marie Le Pen, "un faible quatrième" selon l'article d'Associated Press reproduit dans le San Francisco Chronicle et posté sur les sites de tous les réseaux de télévision américains (Fox, NBC, CNN...). Les Français remontent dans l'estime de la presse américaine, qui souligne leur "réalisme", d'autant que l'extrême-gauche n'a pas non plus fait recette. Ayant tiré les leçons de l'élection de 2002, les Français ont voté, pour reprendre les termes de l'Associated Press, "avec leur tête plutôt qu'avec leur cœur", laissant à l'électeur un "clair choix de société" entre la gauche et la droite.

Enfin et surtout, la presse écrite tout comme les chaînes de télévision se félicitent unanimement du succès de deux candidats "jeunes" et "au dynamisme inhabituel". Associated Press souligne que Mme Royal est "la première femme" à être en mesure de gouverner la France. La France rejoint ainsi l'Europe du Nord et de l'Ouest sur le plan de l'égalité des sexes. M. Sarkozy, "fils d'immigré hongrois" et "non issu de l'ENA", illustre la montée de la méritocratie en france face aux élites traditionnelles. Tous deux sont issus de la génération des baby boomers et apportent un souffle frais dans un pays qui n'a connu que deux "vieux" présidents en 26 ans. C'est aussi la réaction majoritaire sur les blogs américains, comme frenchelection2007.blogspot.com ou leblog.talk.newsweek.com.

Qu'attendre du second tour ? La presse américaine souligne la polarisation des deux candidats, qui vont maintenant devoir s'affronter sur le terrain du centre. La clé de l'élection sera le choix des Français qui y voté Bayrou au premier tour. Elaine Sciolino souligne dans le New York Times leur ambivalence. Traditionnellement de "centre-droit", donc naturellement attirés par l'UMP, ils pourraient rejeter Sarkozy et se rallier à un vote Royal. L'attitude de François Bayrou, qui n'"exclue rien" est clé pour le New York Times, mais le Washington Post rappelle que ce sont les déclarations et l'attitude des deux candidats dans les quinze prochains jours qui feront la différence.

Nicolas a-t-il du cœur? Ségolène est-elle incompétente ? Telles sont les deux questions qui vont tarauder les Français jusqu'au 6 mai. L'Associated Press souligne que ce sera une bataille de personalité avant d'être une bataille d'idées et résume ainsi les atouts et les faiblesses des deux candidats. La force de Sarkozy est son insatiable énergie, son pragmatisme et son franc-parler. Mais ce même franc-parler et ses célèbres colères pourraient se retourner contre lui. Mais c'est avant tout son image de "diviseur" qu'il doit combattre. Beaucoup craignent une dérive populiste et autoritariste sous une ère Sarkozy. Mme Royal va exploiter le thème "tout plutôt que Sarkozy". Elle apparaît comme moins conflictuelle et bénéficie selon le New York Times d'une image symathique de "natural nurterer" (jardinière de talent) et de bonne mère de famille. Mais sa campagne a été truffée de gaffes et de déclarations intempestives, la plus médiatisée étant sur l'efficacité du système judiciaire chinois. Le doute sur ses compétences et son étoffe d'"homme d'Etat" est renforcé par le fait qu'elle n'a jamais occupé de poste ministériel de premier plan. Elle doit son contenter d'un passage au poste de Ministre de l'Enseignement scolaire, alors que Sarkozy a forgé sa réputation au plus prestigieux Ministère de l'Intérieur. Le New York Times rappelle que les socialistes ont voté pour le candidat du PS avant de voter "Royal" (et certains sont allés regarder du côté de Bayrou) alors que le vote "Sarkozy" excède de beaucoup le vote "UMP". Au premier tour, Sarkozy a séduit les plus de 70 ans, Royal est arrivée en tête chez les 18-24 ans. Mais ce sont les centristes, et les 30-70 ans, qui feront la différence au second tour.

La presse américaine souligne sans surprise que c'est la politique intérieure, et les thèmes de l'ordre, du dynamisme économique et de la justice sociale qui joueront un rôle clé dans la campagne. Mais elle s'attend à ce qu'au bout du compte, ce soit l'image forgée par les candidats qui fasse la différence. Le débat annoncé pour le 2 mai entre les deux candidats pourrait bien faire la différence. Il faudra non seulement être bon sur le fond, mais aussi séduire et rassurer.

Notes

[1] Isabelle Lescent-Giles est maître de conférences en histoire économique à Paris IV ; ancien membre de l'Institut Universitaire de France, elle est spécialiste du déclin et de la renaissance de l'économie britannique au XXème siècle.