Par Jean-Romain Fayard

La classe politique italienne dans son ensemble se voit saisie d'un tropisme sans équivalent pour l'élection présidentielle française. Fait troublant à double titre : non seulement l'Italie n'a pas pour habitude de se prendre de passion pour les affaires françaises, mais de plus, le gouvernement Prodi s'implique dans l'issue du second tour comme aucun autre gouvernement en Europe. Que peut-il bien se passer de l'autre côté des Alpes ?

Les surprises ne viennent pas des commentaires sur les résultats du 22 avril : à Rome autant qu'à Paris, on se félicite du taux de participation, du score de Le Pen, et de la qualification de Ségolène Royal. Les avis sur les candidats eux-mêmes s'avèrent plus intéressants. A droite, Berlusconi se déclare "tifoso" de Sarkozy : "de nombreux points du discours de Sarkozy sont développés dans mes livres; et c'est moi qui ai eu l'idée, que j'ai donnée à mes amis français, de faire voir le jour à un Ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale" (La Repubblica du 24 avril). Gianfranco Fini, leader d'une extrême droite récemment cosmétisée, déclare au Corriere della Sera que "Sarkozy parle d'une immigration de qualité, qui soit une ressource (opportunité). Il ne dit pas, comme Le Pen: "La France aux Français", mais: "La France pour qui l'aime", et prône l'intégration, qui est parler la langue et respecter les lois du pays dans lequel on vit". Le préfacier du livre de Sarkozy (Témoignage) semble avoir tout bien compris.

Ce sont, bien plus, les déclarations du gouvernement qui ne manquent pas d'attirer l'attention. Rarement des dirigeants étrangers en exercice, y compris de même tendance politique, sont allés aussi loin dans le soutien à l'un des candidats à une élection à l'étranger. Que l'on compare seulement à l'attitude de M. Zapatero, infiniment plus mesurée ! Seule la Farnesina (Ministère des Affaires étrangères) garde une certaine réserve.

Pour Prodi et sa famille politique, la donne est plus complexe, et les encouragements non dénués d'arrière-pensées ; le duo Royal-Bayrou représente une opportunité qu'il est impensable de négliger. Pourquoi Giuliano Amato, ministre de l'Intérieur en exercice - et homme politique imaginatif - conseille-t-il à Royal de proposer Bayrou comme Premier Ministre ? Certes, le virage à droite de la France de Sarkozy ne manquerait certainement pas, au déplaisir de l'Italie, de se refléter sur la politique européenne (S. Folli, Il Sole 24 Ore du 24 avril) ; mais la motivation de ce soutien est propre à la situation politique italienne. L'alliance Royal-Bayrou pourrait se révéler comme un équivalent de l'alliance du grand parti "libéral-démocratique de gauche" que vient d'inaugurer Prodi, et dont il lui reste encore à démontrer la viabilité. L'existence d'un équivalent en France serait un précieux soutien à la crédibilité d'une alliance rassemblant communistes convertis et libéraux de gauche. Peu importent l'exagération du rapprochement entre Sarkozy et Berlusconi-Fini, ou la vue de l'esprit transformant l'UDF en parti de gauche : la perception l'emporte sur le réel. Et c'est ainsi que la pérennité de la nouvelle grande Unione de Prodi dépend sans doute, en partie, de l'exportation de son modèle et de son implantation en France.

Toujours est il qu'au delà de ces enjeux, des Italiens de gauche comme de droite évaluent avec amusement le succès des opérations de récupération des voix centristes, qui, selon Bayrou, ne sont pas à vendre car "elles n'ont pas de prix", mais ont décidément beaucoup de valeur.