Rendons à César… l'expression n'est pas de moi mais d'un journaliste de L'Express dont je regrette de ne pas avoir noté le nom pour pouvoir rendre hommage à son esprit. Il passait à C dans l'air, au lendemain du premier tour. Un des spectateurs déplorait que les électeurs n'aient plus le choix "qu'entre la peste et le choléra". Haut le cœur discret du journaliste, visiblement choqué par cette vision réductrice des candidats du second tour. Et nous voyons le mot jaillir sur ses lèvres : "Disons plutôt entre la peste et le colérique…".

Je reprends cette anecdote pour illustrer où nous en sommes et essayer de dégager les éléments du bon choix pour la France.

Evitons les banalités sur la victoire de la démocratie attestée par le taux de participation élevé, etc. pour aller à l'essentiel : l'érosion des extrêmes et l'échec de la candidature centriste.

L'érosion des extrêmes, c'est le retour à une situation qu'on a connue notamment dans la seconde moitié du XXème siècle, où les partis tribunitiens recueillaient environ 20% des voix. C'était le score moyen du Parti Communiste avant qu'il n'entame un lent déclin, devenu inexorable lorsque le Front National et les partis trotskistes ont pris leur essor. Entre le PC et le Front National, il y a comme des vases communicants qui permettent à l'électorat ouvrier d'osciller ; ajoutez-y une dose de trotskistes et vous y êtes.

L'érosion des extrêmes, c'est aussi la reconnaissance de la crédibilité des champions des modérés. Les fruits ont passé la promesse des fleurs : Mme Royal et M. Sarkozy ont su se faire entendre en dépit de tout le bruit fait par les autres candidats. Ils ont marginalisé ceux qui croyaient se rendre indispensables en les tournant qui sur la gauche, qui sur la droite.

Au passage, prenons date et notons l'émergence d'un leader sur les décombres d'une des curiosités françaises, l'un des derniers partis au monde osant se réclamer du communisme : M. Besancenot, dont je gage qu'il sera en position d'être un élu de la gauche toute entière avant que je quitte ce monde – le temps qu'il apprenne à mettre un peu d'eau dans son vin.

Première bonne nouvelle, donc, l'émergence de deux candidats modérés. Mme Royal et M. Sarkozy sont susceptible de devenir un(e) président(e) de la République bénéficiant d'un soutien démocratique.

Et l'autre événement de ce premier tour, l'échec de la candidature centriste, bonne ou mauvaise nouvelle ?

J'entends les centristes s'étonner : tout le monde s'accorde pour saluer le score de M. Bayrou, l'intéressé n'étant pas en reste, et voilà que je parle d'échec ! Il faut pourtant en convenir…

Si vous "faites" second ou troisième au marathon de New York, ce n'est pas mal, vous êtes même clairement parmi les vainqueurs. A l'inverse, "faire second" dans un match de foot, c'est nul, tout simplement nul. Eh bien, c'est précisément ce qui s'est passé : M. Bayrou a été éliminé de la compétition. Pas de quoi pavoiser. Pourquoi ce qui est considéré comme une défaite de M. Le Pen – l'impossibilité de figurer au second tour – serait-il une victoire pour M. Bayrou ? Parce que M. Bayrou se donne une chance d'être incontournable dans cinq ans ? C'est son affaire, pas la nôtre. En tous cas, pas dans l'immédiat.

Alors, bonne ou mauvaise nouvelle pour la France que l'élimination de M. Bayrou ? Bien malin qui saurait le dire. Le programme de M. Bayrou était bon dans ses intentions et faible dans ses propositions. A ce jour, M. Bayrou a plutôt des preuves de sa malléabilité que de sa capacité de réformer. Espérons pour lui qu'il trouvera rapidement l'espace politique nécessaire pour nous convaincre de ses qualités pour son boulot de dans cinq ans et revenons à l'essentiel : ce que signifie le vote qui s'est porté sur M. Bayrou et les tentatives de séduction dont l'électorat centriste fait l'objet de la part des candidats au second tour.

Le vote d'abord : même s'il se trouve séduisant – et si nous le trouvons bien suffisant, M. Bayrou ne doit pas oublier qu'il a d'abord bénéficié de réactions de rejet personnelles visant ses adversaires. Cette peste de Mme Royal et ce colérique de M. Sarkozy feraient bien de les prendre en compte – mais je ne m'y attarderai pas, convaincu, comme je l'ai toujours proclamé, qu'il ne faut pas choisir ou éliminer un candidat pour des raisons d'épiderme.

Il y a surtout que M. Bayrou incarnait une assez heureuse synthèse entre des idées modérées d'ordre public, de respect de la logique économique, de discipline dans la gestion des dépenses et la résorption du déficit publics, de générosité sociale et d'ouverture européenne. De même que M. Le Pen, refusant de commenter sa défaite personnelle et celle de son parti, a déclaré que "ses idées avaient gagné", de même, à ce stade, côté centre, c'est au ralliement de l'une ou l'autre des candidats aux valeurs et aux idées que M. Bayrou a défendues, qu'on mesurera la victoire réelle du centre.

M. Sarkozy et M. Bayrou ne sont guère éloignés l'un de l'autre en matière économique. Comme disent les spécialistes, ils défendent une même "politique de l'offre". A la première occasion, leur libéralisme affiché virera au colbertisme, selon la meilleure – ou la pire – tradition française. Vous en doutez, ami lecteur ? Souvenez-vous de M. Sarkozy défendant Alstom contre les Allemands lorsqu'il était ministre des Finances ; quant à M. Bayrou, il est conseillé par l'excellent M. Peyrelevade, qui a quand même joué un rôle non négligeable en 1981-82 dans la nationalisation d'une large part de l'industrie et de la banque françaises – pour le pire ou le meilleur, peu importe, voilà deux tenants du colbertisme.

Quels sont les points de divergence entre M. Bayrou et M. Sarkozy ? Dans la manière de gouverner (en principe, du moins, car ce genre d'engagement est biodégradable), dans la gestion des déficits publics, dans la manière de maintenir l'ordre dans les banlieues, dans l'affichage de plus de générosité en faveur de la Tierce France.

M. Sarkozy peut-il se rallier aux idées de M. Bayrou sans se renier ? Proposer plus de proportionnelle aux élections, il y est sans doute prêt. Pour le reste, nous verrons….

Mme Royal et M. Bayrou ne sont sans doute pas très éloignés dans plusieurs domaines : la volonté de gouverner autrement – sous la réserve de biodégradabilité des intentions – sur l'introduction de la proportionnelle – encore devront-ils se mettre d'accord sur le bon niveau – sur l'ordre et son maintien dans les rangs des délinquants – même si la fille du colonel est plus imaginative que le fils de l'agriculteur – sur la générosité dont il conviendrait de faire preuve à l'égard de la Tierce France.

Mme Royal et M. Bayrou divergent cependant sur des questions importantes : d'abord le déficit public – il varie du simple au double entre les programmes des deux candidats, excusez du peu – et sa résorption programmée, à laquelle seul M. Bayrou est engagé. Sur la retraite, M. Bayrou propose des solutions alors que Mme Royal s'en remet à des négociations et à une bien improbable croissance économique de 2,5%. Autre point de divergence, la volonté de mobiliser la France des Internationaux exprimée par M. Bayrou, face à une alternance de réserves et de déclarations de franche hostilité à l'égard des riches, de la part de Mme Royal. Autre point, l'exonération des charges sociales de deux emplois par entreprise, prônée par M. Bayrou face au financement par l'impôt de 500 000 emplois dits tremplins défendus par Mme Royal.

Mme Royal peut-t-elle reprendre les idées de M. Bayrou ? Maintenant que tous ses adversaires de la gauche extrême, ou presque, se sont ralliés à elle, on ne voit pas ce qui la retiendrait de faire les pas nécessaires en direction du centre. Nous verrons lesquels…

Nous allons donc scruter dans les jours qui viennent la reprise, par l'une ou l'autre des finalistes, des éléments du programme en faveur duquel les électeurs de M. Bayrou ont voté.

Du résultat dépendra en partie notre choix sous réserve, évidemment, que les promesses de dernière minute soient crédibles.

Comment évaluer la crédibilité du ralliement éventuel de M. Sarkozy à des thèses essentielles de M. Bayrou ? On devra le croire sur parole. Il a toujours été très Jospinien sur ce point, annonçant qu'il disait ce qu'il ferait et qu'il ferait ce qu'il avait dit.

Comment évaluer la crédibilité du ralliement éventuel de Mme Royal à des thèses essentielles de M. Bayrou – et non aux seuls éléments de ce programme sur lequel elles est déjà d'accord ? A la manière dont elle contraindra le PS à abandonner avant le second tour l'idéologie ringarde qui y a prévalu de 1981 à l'échec de M. Jospin. A la manière dont elle imposera le basculement définitif du PS vers un programme social-démocrate dans le cours laps de temps où elle est dans une position de force qu'elle ne retrouvera pas de sitôt.

Comment aurons-nous la preuve de la sincérité de Mme Royal ? Il lui suffira de s'engager sur quelques-unes des mesures phares avancées par M. Bayrou qui sont typiquement celles des sociaux-démocrates européens et typiquement contraire à la vulgate socialiste française.

Je choisis quelques exemples.

  • Veut-elle montrer qu'elle veut rassembler toutes les France dans un effort de refondation ? Qu'elle mette fin aux départs des Internationaux de France et annonce une réforme fiscale intelligente, en commençant par le passage à un ISF universel à faible taux mais de même rendement fiscal que la version actuelle, comme l'avait proposé M. Bayrou initialement !
  • Veut-elle convaincre qu'elle est convertie au réalisme économique ? Qu'elle montre un chiffrage de son programme avec un taux de croissance de 2% et non un taux relevant de l'imaginaire et de la démagogie.
  • Veut-elle répondre à l'attente des nombreux jeunes qui ont voté pour elle ? Qu'elle décide de protéger les jeunes générations contre les dépenses inconsidérées de leurs ainés, en acceptant le retour programmé à l'équilibre budgétaire prôné par M. Bayrou

Etc.

Mais, m'objectera-t-on, les éléphants vont barrir ! De telles exigences risquent même de faire éclater le PS !

Et alors ? Quel avenir pour l'aile archaïque du PS alors que les adversaires de la gauche extrême ont fait un si pauvre score ? Qui peut croire que le congrès de Bad Godesberg si souvent annoncé arrivera jamais sinon dans un bras de fer où la gauche moderne pourra enfin régler son compte à la gauche archaïque ?

Au passage, ce test nous livrera deux réponses aux questions que se posent les électeurs depuis des mois : Mme Royal est-elle moderne, archaïque ou seulement opportuniste ? Le raffermissement annoncé de la colonne vertébrale de M. Bayrou relève-t-il du mythe ou de la réalité ?

Rendez-vous à la veille du week-end prochain.