Par Nicolas Vanbremeersch[1]

Une large blogosphère centriste s'est constituée au fil des derniers mois. Elle rassemble des militants de l'UDF, de plus ou moins longue date, mais aussi plusieurs blogueurs indépendants, issus d'horizons divers, et dont la diversité même est représentative du vote Bayrou : tenants du centre gauche ou déçus de la droite, ils se sont, au fil des mois, mués en chauds partisans du candidat béarnais. Comment ont-ils réagi à l'élimination de leur favori ?

Sans surprise, le camp dominant est formé par ceux qui, s'enthousiasmant du score élevé de leur candidat, le suivent sans sourciller dans sa stratégie d'indépendance. On y trouve la plupart des militants de l'UDF. Quitterie Delmas, qui s'occupe de la coordination des blogs pour la campagne de François Bayrou, s'exclame ainsi, dimanche soir, qu'elle est "fière de lui. Fière d'être Française. Fière de voir que l'impensable s'est produit. Fière de se battre à ses côtés". Dès le soir des résultats, certains militants traduisent en actes cette revendication d'indépendance : des formules commencent rapidement à circuler ("nous ne sommes pas à vendre", ou "ni la gourde, ni le gourdin"), et les esprits s'échauffent. Des appels au vote blanc (vite rebaptisé "vote orange") essaiment rapidement parmi les blogueurs centristes. L'un d'eux, "le centriste de Grenelle", résume en trois phrases l'état d'esprit général : "S'abstenir revient à laisser les autres décider à notre place. Voter Sarkozy c'est livrer la démocratie française à des pratiques que l'on craint caporalistes. Choisir Ségolène Royal, c'est confier l'économie française à des médecins aux pratiques archaïques."

Pour autant, le vote blanc ne fait pas l'unanimité. Quelques cadres du parti, dont un bon nombre de parlementaires, penchent pour Nicolas Sarkozy, évoquant un "vote de raison" ; c'est par exemple le cas de Jean Dionis du Séjour, député du Lot-et-Garonne et récemment converti au blog . Mais d'autres font le choix inverse. Ainsi, sur le blog des jeunes UDF des Hauts-de-Seine, on revendique gravement la qualité d'"électeurs avertis", et l'on s'oriente vers un soutien à Ségolène Royal : "soutenir Sarkozy, c'est revenir au vieux schéma politique UDF-RPR, alors que soutenir Royal, c'est franchir le Rubicon et frapper fort". Dans les commentaires, on retrouve un certain nombre de militants socialistes qui invitent au passage de la ligne ; à l'inverse, peu de soutiens de Nicolas Sarkozy viennent s'aventurer sur les terres des blogueurs UDF. Bref, la blogosphère UDF est animée par un vaste débat où se lisent, derrière les spéculations sur le questionnement stratégique à adopter dans les semaines à venir, des interrogations plus fondamentales sur l'avenir du mouvement.

Les doutes s'expriment également en dehors du parti. Beaucoup, parmi les blogueurs qui avaient apporté leur soutien ou exprimé leur préférence pour François Bayrou, se montrent déçus par l'alternative Royal – Sarkozy, et hésitent à prendre position de manière ferme. Certains abandonnent momentanément les sujets politiques. D'autres se gaussent des tentatives de débauchage des électeurs centristes, caressés dans le sens du poil après avoir été tant stigmatisés pour leur inconséquence. D'anciens sympathisants socialistes se résignent à la candidature de Ségolène Royal, ou expriment seulement leur rejet de Nicolas Sarkozy. Tous appellent à la poursuite de l'aventure de François Bayrou : l'espoir d'une recomposition politique ne doit pas mourir avec les résultats du premier tour.

Paradoxalement, c'est depuis le 22 avril, jour de sa défaite, que François Bayrou s'est vraiment imposé au centre des discussions entre les internautes. La vidéo de sa conférence de presse du 26 avril, postée sur le site dailymotion , a été regardée plus de dix mille fois en quelques heures. Ce paysage brouillé où se mêlent ralliements résignés à l'allié historique, appels au vote blanc et appels au renversement des alliances constitue un baromètre vivant des interrogations qui traversent les 6 820 914 électeurs qui ont fait le choix du candidat centriste. A ce stade, deux conclusions s'imposent : d'une part, aucune tendance massive en faveur de l'un ou de l'autre des deux candidats encore en lice ne se dessine clairement, et la défiance reste très forte à l'égard de l'un comme de l'autre ; d'autre part, l'immense interrogation qui parcourt la blogosphère centriste est à coup sûr plus vivante et stimulante que les discussions d'appareils qui se mènent en coulisses.

Notes

[1] Nicolas Vanbremeersch est consultant et blogueur (www.versac.net)