Où sont les caméras ?

Ils ont d’abord réussi à faire parler de l’impossibilité de se parler sur les grandes chaînes en raison des pressions supposées de leur adversaire commun… Sur ce terrain, la larronne et le larron se sont fait la courte échelle.

Pour M. Bayrou, évidemment, l’invitation de Mme Royal était une aubaine. Rarement on aura vu le vaincu d'un scrutin démocratique adopter une attitude aussi contraire à la tradition démocratique mais, après tout, perdu pour perdu...

M. Barre ou M. Chirac, ses prédécesseurs dans la défaite au premier tour, avaient remercié leurs électeurs, les avaient invités à voter pour tel ou tel, voire de voter blanc ou de s’abstenir, avant de se retirer dignement dans le silence, loin de la scène médiatique. Grâce à sa complice qui se voulait rusée, le paysan madré du Béarn a mis les résultats dans sa poche, il a mis son mouchoir à carreaux dessus et il s’est comporté comme si sa tentative de figurer comme finaliste n'avait pas fait choux blanc. Il s'est imposé au-delà de son échec.

Que diriez-vous de son sens de la démocratie si, demain, la LCR lançait des grèves sous prétexte que ses électeurs – minoritaires, mais exactement comme le sont ceux de M. Bayrou – ne sont pas contents du résultat ? De la part de ce bon démocrate de M. François, ça passe : avec lui, une petite entorse à la règle n’est pas dangereuse, n’est-ce pas… Et puis, on voyait que cela lui faisait tellement plaisir !

Le Béarnais a fait la roue devant les caméras, se comportant comme si les voix qui s’étaient portées sur sa candidature lui avaient été personnellement destinées et comme s'il allait les conserver à vie.

De son côté, Mme Royal avait-elle une bonne raison de proposer ce face à face médiatique à M. Bayrou ? Partager la vedette avec un perdant n'était pas sans risque pour elle mais, pour elle aussi, perdu pour perdu…

Malgré un pourcentage de voix élevé, la faiblesse du score de la gauche fait effectivement de Mme Royal une des perdantes du premier tour. Le vote utile lui a profité mais il a asséché les petits partis de la gauche de la gauche. Où sont les réserves de voix qui pourraient lui permettre de l'emporter au second tour ? Alors, au lieu d’attaquer frontalement son véritable adversaire, comme elle l’aurait fait si elle avait eu confiance dans une victoire finale en face à face, elle joue son va-tout en commençant par un petit tour médiatique entre vaincus, dans l’espoir de transformer sa défaite en victoire à l’arraché.

Pouvait-il sortir quoi que ce soit d’une rencontre entre vaincus ?

M. Bayrou a une ambition : devenir président de la République. Mme Royal, aussi. Pour Mme Royal, c'est peut-être pour dimanche prochain. Pour M. Bayrou, ce n’est pas pour ce coup-ci. Si Mme Royal est élue le 6 mai, M. Bayrou aura cinq ans pour discréditer son adversaire de droite et se présenter comme la meilleure solution alternative à la gauche. Si Mme Royal est battue, il aura cinq ans pour essayer de l’éliminer de la tête de l'opposition de gauche et construire le parti social-démocrate à la Blair qui pourra battre M. Sarkozy le moment venu. Le choc de leurs ambitions condamnait Mme Royal et M. Bayrou à faire beaucoup de bruit pour rien.

M. Bayrou avait pourtant une belle occasion de transformer sa défaite personnelle en victoire pour les Français : en négociant son ralliement à Mme Royal contre des engagements sur la politique économique des cinq prochaines années – sur le reste, comme le débat l’a montré, ils sont largement d’accord, il n’y avait rien à négocier. Mais passer sous la bannière de Mme Royal après avoir été si longtemps sous celle de la droite, vous le voyez faire ça, M. Bayrou ? Non. Il est devenu grand, il s’est émancipé, il ne reviendra pas en arrière, il l'a dit.

C’est d’ailleurs le principal message qu’il a délivré dans les toutes premières minutes du débat, précaution utile avant que les téléspectateurs ne tournent le bouton, de lassitude d’entendre toujours les mêmes arguments sur les mêmes sujets. C’est du style parlé qui reflète un peu l’embarras d’avoir à se vendre soi-même sans pudeur mais ça dit bien ce que ça veut dire : Le sujet (du débat) est que nous puissions ensemble dire que là, nous avons identifié un point très important pour le pays, et que nous sommes tous mis en demeure (sic), Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy et moi-même, comme représentants des trois forces qui, désormais, structurent la vie politique française, la Parti socialiste, l’UMP et le centre, qui est apparu dans cette élection. On est tous les trois de la même génération. On est tous les trois en situation de responsabilité, nous avons le devoir de faire bouger les choses.

Voilà, Mme Royal a donc généreusement donné une occasion à M. Bayrou de lui dire en face que désormais, elle allait devoir compter avec lui…

Une autre occasion manquée pour la social-démocratie

Mme Royal n’attendait aucun ralliement de M. Bayrou, elle l’a dit d’entrée de jeu. Avait-t-elle préalablement essayé de le négocier ? M. Bayrou y avait-il mis des conditions impossibles à satisfaire (par exemple, assurer l'élection d'un groupe parlementaire de centre gauche sur les décombres d’une UDF maintenue qui se fera parallèlement réélire avec les voix UMP) ? Ou pensait-elle pouvoir gagner les électeurs de M. Bayrou par la seule grâce de ce débat ?

Quoiqu'il en soit, l'événement ne s’est pas produit. Quel événement ? L’électrochoc qui aurait enfin permis à la gauche moderne de pousser la gauche archaïque du PS vers les oubliettes de l’histoire. Et ensuite, cinq ans d’un gouvernement de centre-gauche, cinq ans qui auraient peut-être permis de montrer qu’une politique économique de l’offre assortie d’une politique sociale généreuse pouvaient vraiment changer les choses – je me refuse à utiliser cette scie exaspérante qui consiste à dire bouger les lignes. Et par le succès de cette politique, débarrasser définitivement la gauche, et le pays, des fossiles intellectuels socialistes.

Au Royaume-Uni, il a fallu les années Thatcher pour débarrasser le Labour Party de la dictature des doctrinaires. En France, ces derniers jours, Mme Royal a eu l’opportunité de nous faire faire l’économie de cinq à dix ans de sakozysme thatchérien – divine surprise – et elle n’a pas saisi l’occasion par les cheveux ! Bon…

Si Mme Royal est battue, ce sera donc le programme de M. Sarkozy. Et si elle est élue, eh bien, on mettra en œuvre une politique inadaptée. C’est bien ce que les discussions avec M. Bayrou ont montré.

Quelques enseignements d’un dialogue de sourds

Au-delà des apparences, ce fut un dialogue de sourds, puisqu’il n’y eut non seulement aucun ralliement, mais aucun changement de position de la part d’aucun protagoniste. Mais ce dialogue de sourds n’a pas été sans enseignements.

Premier point : l’aisance surprenante de M. Bayrou dans le domaine économique. J’écris surprenante parce que je l’avais vu moins à son aise, et comme répétant une fiche d’un conseiller, dans un entretien télévisé précédent. Sur le SMIC européen, sur le rôle de la Banque centrale européenne et sur la monnaie ainsi que sur les avantages respectifs de la relance par la demande ou par l’offre, M. Bayrou a adopté des positions justes en les exprimant d’une manière pédagogique.

Deuxième point, corollaire du précédent, c’est la faiblesse de Mme Royal sur l’économie. Faiblesse de fond – elle est à demi-excusable, elle ne fait que suivre les propositions d’économistes de gauche – mais aussi faiblesse de l’argumentation et difficulté à débattre.

Un exemple pour comprendre comment elle peut s’empêtrer dans ses contradictions. Elle annonce à un moment que l’idée qu’il existe un salaire minimum au niveau de l’Europe fait son chemin. C’est une démarche purement politique qui vise explicitement, dans son esprit, à reconstruire la confiance sur des projets concrets nécessaire pour que les Français puissent ensuite dire oui (au référendum sur la réforme des institutions).

M. Bayrou lui répond avec bon sens : - Si vous mettez le salaire minimum au niveau de la France, vous tuez l’ensemble des pays de l’Est européen qui ont un si bas niveau de vie qu’un tel salaire minimum les empêcherait de créer des emplois. Si vous mettez le salaire minimum au niveau de ces pays de l’Est, alors c’est la France qui se trouve complètement déséquilibrée.

Au lieu d’écouter l’argument, Mme Royal s'enferre : - Sur le salaire minimum, c’est un objectif indispensable, sinon les délocalisations continueront en éjectant les emplois vers des pays à bas salaires. Désespérant de la convaincre, M. Bayrou se fait un peu cruel : - A quel niveau le mettez-vous ? Puis, comme elle esquive, il reprend sa question : - A quel niveau imaginez-vous que vous puissiez le mettre ? Et comme elle esquive encore, bon prince, il se contenterait d’une approximation : - A peu près ? Et elle de s’enferrer une dernière fois, et un bon coup : On ne peut pas accepter qu’il y ait au sein même de l’Europe des délocalisations (sic – et sans commentaire).

Troisième leçon, le manque de rigueur de Mme Royal. Au cours d’une discussion sur la politique sociale à mener, les deux interlocuteurs s’accordent sur la nécessité de faire plus. Ils ne divergent que sur les modalités. M. Bayrou reproche à Mme Royal de trop impliquer l’Etat au lieu de laisser faire les partenaires sociaux – dont elle a pourtant dit en début d’entretien qu’elle leur faisait désormais (sic) totalement confiance. Ils se chamaillent un temps sur les frontières de l’Etat, de la puissance publique, du service public, etc. Puis, pour avoir le dernier mot d’un débat passablement confus, Mme Royal conclut : L’augmentation du SMIC, des bas salaires, des petites retraites, des pensions de réversion, c’est l’argent public – sic à nouveau et sans plus de commentaire.

Dernière leçon de cet entretien, l’autisme de Mme Royal. Elle parle tout le temps, sans arrêt, sans respecter le temps de parole de son interlocuteur. A un moment, M. Bayrou l’interrompt gentiment : - Je vous invite à regarder le chronomètre du coin de l’œil Elle, du tac au tac, et alors qu’elle a dépassé son temps de parole : - Je n’ai pas besoin de chronomètre, François Bayrou peut parler plus que moi, ça ne me gène pas.

En attendant le vrai débat

- Alors ?

- D’abord, voici une nouvelle preuve que rien ne vaut le recours au texte...

- Et sur le fond, Bayrouiste à tout crin ?

- Pas du tout. Je dirais seulement, plutôt rassuré de n’avoir pas induit en erreur ceux qui ont pu voter pour lui au premier tour sur la base de mes arguments. Par ailleurs, assez agréablement surpris de découvrir un debater subtil et fort à l’aise.

- Et Mme Royal ?

- Elle a plutôt rendu service à un adversaire futur qu’elle ne s’est rendu service à elle-même. Elle n’a malheureusement été capable ni de saisir l’occasion d’une révolution au PS, ni de faire évoluer sa politique économique – elle croit peut-être que c’est la bonne, qui sait ? – alors qu’elle tenait un prétexte en or : invoquer la nécessité d’y rallier les électeurs de M. Bayrou. Et dans le débat, guère de souci ni de la réalité, ni du raisonnement de l’interlocuteur, ni de l’interlocuteur lui-même.