Le 2 avril 2006, la loi pour l'égalité des chances était publiée au Journal Officiel. Cela faisait bien longtemps que le Contrat Première Embauche était contesté dans la rue. L'article 8 de la loi, qui portait sur ce qui aurait pu être l'avatar du contrat de travail spécifique aux moins de 26 ans, a été abrogé par la loi du 21 avril. C'est donc pratiquement au moment de l'anniversaire de cette loi et de son abrogation que Ségolène Royal propose son Contrat Première Chance. A vrai dire, dans le cycle des réincarnations des contrats de travail spécifiques aux jeunes, le point de départ est beaucoup plus ancien. On peut remonter, avec Raymond Barre, aux Pacte Nationaux pour l'Emploi (1977-1981) ou, avec Pierre Mauroy, éclairé par le rapport Schwartz sur "l'insertion sociale et professionnelle des jeunes" (1981), aux stages d'insertion professionnelle et sociale d'une part, à la création des Permanences d'accueil et d'orientation (1982) et de la Délégation Interministérielle à l'Insertion des Jeunes (DIJJ) d'autre part. Au-delà de la polémique que ce contrat a pu susciter, on peut considérer qu'il représente le chaînon manquant des politiques de l'emploi menées depuis 30 ans, mais qu'il est aussi le reflet du chaînon manqué entre l'école et l'entreprise.

Chaînon manquant, le Contrat Première Chance l'est assurément si l'on veut bien considérer que le SMIC n'a cessé de croître par rapport au salaire médian tandis que, dans le même temps, la socialisation de ce salaire a pris des formes multiples et variées. De 1993 à 2005, ce fut une longue suite de petits pas qui a finalement abouti à ce que l'essentiel des cotisations sociales dites "employeur" soient prises en charge par le budget de l'Etat. Certes, cela ne concerne pas spécifiquement les jeunes, mais c'est d'abord avec eux que la politique avait été tentée et ce, dès le premier Pacte national pour l'emploi. Or, avec le Contrat Première Chance, c'est l'ensemble du salaire et des charges sociales qui est pris en charge par l'Etat. Par une analogie que l'on n'ose poursuivre, demain, l'ensemble du salaire des smicards le sera aussi. C'est d'ailleurs, ne l'oublions pas, une des caractéristiques des Emplois Tremplins même si, pour ces emplois, le financeur espère logiquement la contrepartie d'une production non marchande. Le chaînon manquant des politiques de l'emploi a donc été trouvé : que l'Etat se fasse employeur indirect dès que le prix du travail qu'il impose dépasse la valeur produite par ce même travail.

Le chaînon manqué est sans doute plus dramatique car il n'est pas qu'une question d'argent. Personne n'oserait écrire que l'école fonctionne comme un processus d'élimination car ce n'est pas sa mission, ce n'est pas l'esprit des enseignants et, heureusement, ce n'est pas la réalité de son fonctionnement. Pourtant, le résultat est là, certains des élèves que l'école libère en ayant fini sa mission d'éducation ne sont pas adaptés à la réalité de l'entreprise, soit qu'ils sortent sans qualification, soit qu'ils ne disposent pas du réseau familial ou social pour faire les bons choix. Que, dans l'urgence, une politique publique cherche à aider ces populations par des moyens spécifiques est bien compréhensible. L'ennui commence lorsque, ainsi qu'on l'a rappelé plus haut, ces politiques ont 25 ans. Par ironie, on pourrait écrire que c'est l'âge auquel les jeunes n'ont plus le droit aux contrats spécifiques – qu'ils soient de stage ou de travail.

Il n'empêche que ce chaînon manqué, le passage harmonieux de l'univers scolaire à la vie professionnelle, est une période extrêmement difficile de la vie des jeunes, comme le passage d'un emploi à l'autre l'est pour le salarié. On pourrait imaginer d'imposer à l'école ce que l'on a imposé aux entreprises tentées par un plan social, à savoir l'obligation de reclasser tous les salariés pour lesquels elle n'ont plus de travail dans une autre entreprise. Si l'on admet que cela a amené les entreprises à s'ouvrir sur leur environnement économique immédiat, la même obligation, appliquée à l'école, serait sans doute intéressante.

Bien entendu, une telle proposition ne manquera pas de produire un tollé si elle est interprétée comme une orientation générale imposée du sommet d'un ministère par un processus qui nie les réalités locales et les engagements déjà actuels des enseignants. Mais un peu de souplesse, une ouverture aux propositions locales sans doute déjà opérationnelles et, surtout, une obligation de rendre compte aux familles du destin de chaque enfant scolarisé seraient des puissants leviers pour faciliter la transition de l'école à la vie professionnelle. Si l'on y ajoute que ce serait un des critères utilisés pour faire le bilan des zones d'éducation prioritaire et pour renouveler les crédits spécifiques qui leur sont accordés, le levier serait sans doute rendu encore plus efficace.

Quel que soit le résultat du second tour, c'est un chantier dont devra s'emparer le futur Président de la République, en remontant aux causes et non plus en s'attaquant aux effets. Cela suppose, pour y parvenir, d'éviter soigneusement de nourrir les anticipations rationnelles par la promesse, en cas d'échec, d'un prêt à taux zéro de 10 000 euros, avec le risque que la gratuité des intérêts soit interprétée comme la gratuité du prêt lui-même !