Par Jean-Damien Pô[1]

Connaissez-vous le Bullshit Bingo ? Non ? C'est d'autant plus regrettable que les occasions d'y jouer ne sont pas si fréquentes… Tous les cinq ans, en principe : à chaque débat présidentiel d'entre-deux-tours. Les règles sont d'une simplicité enfantine. Une grille de Bullshit Bingo comprend une vingtaine de cases ; sur chaque case est inscrit un lieu commun du discours politique – du type "maîtriser la mondialisation", ou "services publics confortés". Cochez les cases à mesure que ces poncifs sont égrenés par l'un ou l'autre des candidats. Et lorsque toutes les cases sont remplies, soyez le premier à crier "Bullshit" !

C'est au blog de Christophe Caron qu'on doit cette trouvaille potachique. Dans un registre proche, Jules de Diner's Room a imaginé, quelques heures avant le débat Royal-Sarkozy, les réactions de chaque camp. Il faut saluer sa prescience, en particulier quand il anticipe les réactions de l'UMP : "Nicolas Sarkozy a fait preuve de dignité devant les attaques de Madame Royal (…) Madame Royal, de son côté, a montré par son sectarisme qu'elle était, elle, incapable de réunir les Français autour d'un projet clair."

Mais la blogosphère ne s'est pas contenté de manier la dérision. Tout comme le soir du premier tour, ce débat fut l'occasion pour beaucoup de se livrer à l'art subtil du live-blogging – autrement dit, du commentaire de l'événement en temps réel. Ecartons les blogs militants, d'une partialité sans surprise, et penchons-nous sur les blogs d'"influenceurs" - ces blogs placés aux nœuds du réseau des internautes impliqués dans les débats politiques.

Leurs réactions à chaud ne dessinent pas de tendance massive en faveur de l'un ou de l'autre des candidats ; le débat ne redessine pas la géographie politique de la blogosphère. En revanche, un consensus se constitue pour saluer la combativité de la candidate politique, dont beaucoup pensaient qu'elle ne parviendrait pas à s'affirmer face à la puissance rhétorique de son adversaire. Aux deux tiers du débat, un fonctionnaire anonyme note ainsi, dans son blog "Le silence des lois" : "Pendant les primaires, les partisans de DSK et Fabius mettaient beaucoup en avant le manque de solidité de Ségolène Royal pour tenter de l'écarter : pendant le débat, contre Sarkozy, elle craquerait, elle ne tiendrait pas la route. Il y a de grandes chances qu'elle perde, mais au moins, au bout de 100 minutes de débat, elle tient. Nicolas Sarkozy a plus de métier, mais elle a énormément progressé."

Authueil se tient sur une ligne proche, en soulignant l'importance de l'identité sexuelle dans les postures des deux candidats, qui jouent à fronts renversés : "Sarkozy inhibé par la tactique agressive de Royal. Elle a bouffé Strauss-Kahn et Fabius, qui ne sont pourtant pas des perdreaux de l'année, en leur collant l'image de machiste à la moindre attaque : "diriez vous cela si j'étais un homme ? ". Et ça marche ! Sarkozy était sur la défensive, car c'est lui qui avait le plus à perdre." Authueil conclue : "au final, victoire de Ségolène Royal, aux points et à l'agressivité, mais insuffisant pour combler son retard. Cela ne changera rien au vote final."

Même tonalité sur le Big Bang Blog, très suivi pendant cette campagne, où David Abiker note à chaud : "demain, chacun dira que le débat n'a été gagné par personne. Que chacun a fait ce qu'il avait à faire. Faux. Elle a fait mieux que d'habitude et il a fait moins bien." David Abiker conclue d'une formule heureuse : "bizarrement elle est faite pour discourir à deux et il est fait pour dialoguer seul."

Mais les jugements globalement favorables portés sur la performance de la candidate au cours de ce débat ne traduisent en rien une adhésion à sa personne, ni à ses idées. Plusieurs blogueurs, pas nécessairement marqués à droite, soulignent la raideur mécanique de son expression et le flou persistant de certaines de ses positions, en particulier sur les retraites. Ségolène Royal inspire ainsi à Versac une analyse qui emprunte avec humour aux neuro-sciences : "j'aimerais bien être dans le cerveau de Ségolène Royal, constater la connexion des synapses pendant qu'elle surfe ainsi dans ses longs monologues, avec cette diction si particulière et ces rebonds de sujet en sujet. Ca doit sûrement être plus intéressant que de suivre sa parole."

Prochain rendez-vous pour les "live-bloggeurs " : dimanche soir, 20 heures.

Notes

[1] Jean-Damien Pô est responsable du site Débat 2007.fr.