Ce que je crois

La France est divisée en trois blocs : les Internationaux de France – la France qui entreprend et gagne – la France centrale – qui a un emploi et une situation qu'elle veut protéger – et la Tierce France, celle des femmes et des hommes qui sont en voie de marginalisation ou sont marginalisés.

Nous ne pouvons pas continuer de laisser les trois France dériver au fil de l'eau. Ni les Internationaux de France ni la France centrale ni la Tierce France ne vivront dans une société apaisée si un effort considérable n'est pas accompli. Il faut intégrer ou réintégrer la Tierce France dans la société, aider la France centrale à faire face aux défis de la mondialisation, inciter les Internationaux de France à rester en France.

Le principal de l'effort pèsera sur les Internationaux de France et sur la France centrale. L'effort sera évidemment financier et social – la baisse des dépenses publiques dans le PIB n'est pas pour demain. Il aura un contenu culturel non moins important – l'émergence d'une société multiculturelle, accueillante aux immigrés et ouverte sur le monde obligera à renoncer à bien des préjugés. Le résultat ne sera pas obtenu par des incantations. Il exige leadership, détermination et constance dans l'effort.

La reconstruction de la société française doit prendre en compte les aspirations des Internationaux de France afin de les y faire contribuer, ou alors ils continueront de voter avec leurs pieds. Bruxelles et Londres sont à une portée de TGV de Paris – et ce sont des villes plutôt mieux tenues que Paris. Imposer les Internationaux de France plus qu'ils ne le sont dans d'autres pays européens tout en jetant l'anathème sur eux n'est pas la bonne manière pour les associer à l'effort nécessaire. Volens, nolens, il faut accepter, favoriser et protéger l'enrichissement des entrepreneurs qui créent de la richesse. Réciproquement, il faut traiter comme un acte de délinquance l'enrichissement des dirigeants d'entreprise lorsqu'il est sans cause. Il faut protéger le patrimoine qui est le fruit du travail, stabiliser l'ISF en imposant la totalité des patrimoines à un taux modéré – ou le supprimer. Au-delà d'un seuil raisonnable – l'épargne du travail d'une vie – il faut imposer lourdement l'héritage, une source de richesse qui est sans lien avec l'effort et l'esprit d'entreprise.

Il n'y a pas de société apaisée sans état de droit. Le respect de la loi s'impose sans tolérance aux Internationaux de France, à la France centrale et la Tierce France – et, par parenthèse, également aux femmes et hommes politiques qui représentent ces trois groupes. Il faut lutter contre toute forme de délinquance dès sa première manifestation, mais pas seulement. Il faut lutter avec une égale énergie contre les causes de la délinquance – "Tough on crime, tough on the causes of crime", c'est le slogan par lequel les travaillistes anglais ont fini par s'imposer aux successeurs de Mme Thatcher. La priorité des priorités, c'est un vaste programme d'insertion culturelle, sociale, et économique de la Tierce France. Tout ce qui y contribue doit être examiné avec un préjugé favorable.

La France centrale est naturellement attachée à préserver ses avantages. Elle considère volontiers la situation dont elle bénéficie comme des droits acquis. Elle est malheureusement seule au monde à croire qu'il s'agit de droits et qu'ils puissent être protégés. Ni les Chinois, ni les Indiens ne se soucient des droits acquis des salariés français : ils veulent, à leur tour, leur part du gâteau mondial et sont prêts à la conquérir y compris aux dépens des salariés français.

La France centrale, dont le niveau de vie s'est dégradé au cours des dernières années par rapport à celui de ses homologues des pays les plus riches, ne conservera pas ses positions sans un intense effort sur elle-même. La solution n'est pas dans le repli protectionniste, ni à l'échelle nationale, ni à l'échelle européenne. Il n'est pas dans un affaiblissement des monnaies, qui conduit à brader à l'exportation le fruit du travail réalisé sur notre sol ; une monnaie raisonnablement forte est favorable à la croissance, elle permet de maintenir des taux d'intérêt modérés, elle pousse à l'effort. Seul l'effort de formation et le travail assureront aux prochaines générations de la France centrale une situation au moins égale à celle de leurs parents. Plus que des droits qui ne sont reconnus nulle part, ce sont les résultats de l'effort qu'il faut protéger.

La plus grande partie de la population française aspire à plus de richesse et de bien-être, à un logement et un niveau de vie décents. Pour satisfaire ces aspirations, il faut libérer la croissance. Dans un espace économique ouvert, les politiques de la demande ont perdu leur impact. L'euro ne nous affranchit pas de la discipline nécessaire en matière de commerce extérieur. Pour libérer la croissance, il faut libérer les forces productrices.

Il y a un système de production plus efficace que les autres : celui de l'entreprise libre. Il faut résolument libérer l'entreprise des contraintes qui limitent la production. Un seul mot d'ordre en économie : libéralisme.

Le libéralisme donne beaucoup au fort, peu au faible. La nature et, dans l'état actuel de notre société, l'instruction répartissent forces et faiblesses de manière inéquitable. La politique sociale doit corriger ce que le système économique a d'injuste mais non l'entraver, ce qui la rendrait moins efficace.

Il faut revoir le système de redistribution français. Il faut que les riches cessent d'y subventionner les riches, contribuant à gonfler les chiffres des prélèvements obligatoires. La société doit aider à revenir sur les chemins de l'effort tous ceux qui en sont capables. Il faut substituer l'insertion à l'assistance autant que possible – donner un poisson est moins utile, disait le Mao cher aux bobos, que d'apprendre à pêcher. Les plus faibles, pourtant, elle doit les protéger le temps de leur faiblesse et s'ils sont trop faibles pour revenir jamais dans un monde d'effort, les assister.

La politique de solidarité, et notamment de solidarité intergénérationnelle, doit être revue en prenant la réalité démographique en compte. Il faut proportionner la durée du travail à la durée de vie. Il faut cesser de reporter sur les générations futures le double poids de la dette accumulée par la génération actuelle et des retraites que cette génération attend à mesure qu'elle se retire de la vie active.

Pour réaliser ces réformes, un pouvoir fort vaut mieux qu'un pouvoir faible. Lorsque les institutions et les textes sont malmenés par les responsables politiques, ce sont les responsables politiques et l'usage des lois qu'il faut changer, pas les lois.

Il faut une volonté à la tête de l'Etat, celle de définir une vision ambitieuse ; il y faut également la capacité d'écouter les forces sociales afin de trouver les meilleures conditions du changement, le courage de proposer les grands arbitrages au suffrage démocratique et l'expérience qui permet une mise en œuvre souple de la loi commune. Au sein d'une Europe nombreuse et complexe, dans un monde qui constate l'échec du leadership américain, l'émergence de grandes puissances asiatiques et l'instabilité des sociétés arabo-musulmanes, affaiblir l'exécutif en démantelant ses pouvoirs n'est certainement pas opportun.

Ce que je vois, pour qui je vote

Eu égard à l'archaïsme et au conservatisme de la pensée politique et économique qui a dominé ces dernières années, les sujets et les propositions qu'on trouve dans les deux programmes apportent la preuve d'une heureuse volonté de renouvellement. Chaque programme est cependant un compromis entre ce que le candidat pense devoir proposer et ce que la majorité des électeurs lui semble susceptible d'accepter. Aucun des deux candidats en lice ne propose un programme qui réponde à mes attentes.

Je ne vais pas revenir sur les différents points que j'ai déjà commentés dans les billets précédents. Qu'elle ait satisfait ou fait bondir les lecteurs de ce billet – les deux, j'espère, selon les paragraphes – la lecture de ce qui précède aura été suffisante. On voit où je me situe : libéral et social – ni modérément libéral en économie, ni modérément social quand il s'agit d'insertion de la Tierce France, et passablement exigeant dans ma recherche de cohérence.

J'adhère à nombre de propositions de Mme Royal dans les domaines de l'éducation, de la recherche, du dialogue social, de la justice, etc. Mais avant de redistribuer et de dépenser, il faut produire plus et je n'accorde guère de crédibilité à sa capacité de pousser le rythme de la croissance économique avec son programme, pas plus que je ne trouve crédible son discours en direction des entreprises. Je pense que la politique économique de M. Sarkozy est mieux inspirée. Je pense que l'idée d'un plafonnement de la charge fiscale est bonne. Pour autant, je ne suis pas convaincu par ses propositions en matière de droits de succession ou de réforme de l'ISF. Je crois qu'il a raison de poser les questions de la sécurité, de l'immigration et de l'identité nationale. Je n'apprécie pas qu'en matière de lutte contre la délinquance, il mette plus l'accent sur la répression que sur la lutte contre les causes de la délinquance. Je n'apprécie pas les simplifications dont il est l'auteur sur les sujets de société – Mai 68, par exemple. En sens inverse, je regrette que la seule réponse de Mme Royal à la question de l'identité nationale soit de faire chanter la Marseillaise et d'agiter des drapeaux – ce n'est pas ainsi que la gauche contribuera à l'émergence d'une société multiculturelle. Enfin, je suis identiquement hostile aux politiques de déficit public des deux candidats.

J'arrête ici l'énumération. Il n'aura échappé à personne, sauf à d'irascibles lecteurs de mon dernier billet, que je ne suis un partisan ni de M. Sarkozy, ni de Mme Royal. Alors, vais-je voter ? Et pour qui ? Et pourquoi ?

D'abord, je vais voter. Je ne veux pas être catalogué avec les abstentionnistes.

Ensuite, je vais voter pour M. Sarkozy. Au niveau d'endettement et de prélèvements obligatoires que nous connaissons et puisqu'il faut faire un choix entre une politique économique efficace et une politique sociale généreuse, il faut d'abord libérer la production avant de dépenser plus. En outre, M. Sarkozy a une plus grande expérience du pouvoir, il a mieux démontré sa capacité à conduire des réformes et il a su constituer des équipes plus expérimentées qui convergent sur son programme.

Aujourd'hui, ni Mme Royal ni son camp ne sont prêts.

La maîtrise de plusieurs questions reste insuffisante, nombre des propositions sont encore vagues – son concurrent, mercredi soir, ne s'est pas privé de mettre Mme Royal dans l'embarras, en contradiction avec elle-même ou avec tel ou tel de ses soutiens. L'ambigüité dans laquelle elle est contrainte de se tenir pose question – sans doute est-ce souvent le reflet des divisions de ceux qui la soutiennent.

Si elle avait cru à ses chances plus tôt ou si elle en avait eu les moyens, Mme Royal aurait pris le temps de voyager plus longuement pour mieux comprendre pourquoi ce qui marche ailleurs, marche effectivement. Elle aurait davantage fait le tri dans la pensée socialiste, entre l'archaïque et le moderne. Elle aurait constitué autour d'elle une équipe structurée. Elle aurait été moins contrainte d'improviser. Le moment venu, elle aurait eu le recul nécessaire pour mieux manœuvrer M. Bayrou. Elle ne se serait peut-être pas se jetée tête baissée dans un grand meeting à la veille d'un face à face important.

Nous avons eu hier soir un aperçu de la personnalité de Mme Royal. Dans un billet précédent, j'ai repris l'expression d'un journaliste qui l'avait qualifié de peste – en qualifiant M. Sarkozy de colérique. Elle a montré avant-hier qu'elle pouvait à bon escient se montrer critique, avec une bonne dose d'agressivité contrôlée – mais sans outrepasser les usages ni que son adversaire se départisse de sa sérénité.

Comment ne pas être frappé par l'émergence à laquelle nous avons assisté en quelques mois, d'une personnalité, d'un tempérament ? Comment ne pas être admiratif de l'effort d'une femme politique qui s'est construite dans un univers de machos qui n'étaient pas prêts à lui faire de cadeaux ? Comment ne pas lui reconnaître ce que Machiavel appelle la virtu, cette volonté de pouvoir et de faire, qui caractérise les acteurs de ce monde ?

Non, ce qui manque encore à Mme Royal, c'est simplement de mûrir un peu.

Plus mûre, elle aurait mieux réfléchi son ascension du pouvoir, elle aurait humanisé son approche, elle aurait été plus crédible. Surtout, elle aurait apporté une réflexion approfondie cohérente et moderne au débat d'idées. Elle aurait porté une vision nouvelle avec crédibilité. Elle n'aurait pas été contrainte de jouer sur des convictions, des intuitions qui sont parfois bonnes, parfois un peu hasardeuses et un sens aigu de l'improvisation.

Au sexe près, la France pourrait suivre demain le cheminement de nos amis britanniques qui ont fait succéder M. Blair au thatchérisme. Je vote dimanche pour M. Sarkozy et je fais des vœux pour que Mme Royal contribue à la modernisation de son camp.