L'une des fragilités de notre démocratie résulte du fait qu'on y a pris l'habitude d'écouter "la rue" autant que les responsables politiques élus.

Parmi les grands changements nécessaires, le retour à la priorité de l'autorité politique sur tous les groupements d'intérêts, syndicaux ou autres, qui ne cessent de dire qu'ils combattent au nom de l'intérêt général est essentiel. La tâche sera compliquée par le fait que nous ne sommes pas en face d'un problème social coiffant tous les autres mais d'une diversité de situations.

La première résulte de l'importance en France de la fonction publique, elle-même diverse. Education nationale (répartie en plusieurs branches), établissements hospitaliers, services centraux, services décentralisés, autant de problèmes variés, autant de syndicats, autant d'organisations où la notion de direction des ressources humaines est quasi absente.

En raison de la masse des effectifs dans plusieurs secteurs, notamment celui de l'éducation et assez fréquemment d'habitudes – prises depuis des années – d'une sorte de co-gestion avec les syndicats, les ministres sont souvent en première ligne dès qu'il s'agit de problèmes mineurs. Tout différend prend un tour politique rarement justifié. En revanche l'affaire devient et deviendra politique quand il s'agit ou s'agira de moderniser les structures publiques et d'aller au bout de la logique de la lolf (mise en place on le sait à la fois par la "gauche" et la "droite"). Dans ce cas le dernier mot doit revenir au gouvernement et aux élus.

Les heurts prévisibles peuvent venir de conflits qu'on appellera sociaux par habitude (quand des contrôleurs de la SNCF cessent le travail pour on ne sait quelle raison, les tableaux des gares affichent "en raison de mouvements sociaux de différentes catégories de personnel tels trains sont supprimés"), mais qui sont strictement corporatifs. Là encore ils se produisent souvent dans des activités qui sont un peu des états dans l'Etat, et dont une partie du personnel peut bloquer le fonctionnement d'une région ou d'un pays. Et ceux qui se réclament tant de l'intérêt général sont tout étonnés d'entendre dire que leur comportement est une atteinte à l'intérêt général. Tout ce qui touche aux habitudes, aux statuts d'hier, aux privilèges autrefois justifiés, mais aujourd'hui périmés, exigera une volonté politique à laquelle nous ne sommes plus habitués. Cela ne veut pas dire qu'il faille procéder par diktats généraux. Les choses seraient sans doute moins difficiles si au lieu d'être en présence de nombreux syndicats il n'y en avait que deux.

Le secteur public au sens large accaparera sans doute l'attention en matière sociale. Mais même s'il représente 20 % de la population active – un des taux les plus élevés du monde – on ne saurait oublier les 80 % restants. On a la nostalgie en France de faire évoluer les rapports sociaux à l'occasion de grands-messes. On pouvait le comprendre à l'heure de l'économie dirigée avec une masse importante d'ouvriers "tayloriens". Mais les structures économiques et sociales ne cessent d'évoluer. Les problèmes sociaux de "masse" existent encore dans certaines industries, mais ils sont sans doute plus fréquents dans la grande distribution ou les "usines de service". D'une façon générale ils présentent de nombreuses facettes. Le contenu du "social" se compose toujours d'une partie "rémunération" directe (relativement faible en France) et indirecte (toute la protection sociale, lourde, et qui le sera plus encore en raison du vieillissement de la population). Elle relève à la fois de discussions générales (certains aspects de la protection sociale) mais aussi de négociations à la base.

Le contenu du social concerne l'emploi. L'expérience des 35 heures a montré le danger des mesures générales et aveugles. L'important est évidemment la création d'emplois donc des employeurs entreprenants. Mais les reconversions sont inévitables et supposent d'être traitées cas par cas.

Il concerne aussi l'évolution des carrières, les changements d'activité, la formation en cours d'existence active, les rapports humains dans le travail (et également en dehors). Tous ces problèmes sont à examiner entreprise par entreprise ou activité par activité. Ils relèvent beaucoup plus de la sphère privée que de la sphère politique, même si l'influence politique n'est jamais absente.

Sans allonger la liste, il est nécessaire aussi d'évoquer les changements qui seront provoqués dans le travail et les modes d'existence par les disciplines du développement durable. Ce n'est pas encore un chapitre classique du "social". Cela le deviendra.

On voit donc que si certains parlent de troisième tour social, non seulement ils donnent une importance illégitime à certaines organisations et revendications, mais encore ne traitent pas du social dans son ensemble. En revanche ceux qui, même sans parler de social, militent en faveur d'une politique économique active qui crée plus de richesses durables, ceux là contribuent au "plus social" qui a de meilleures chances de se réaliser dans la prospérité que dans la médiocrité.