"Ce soir, la France est de retour en Europe". Au soir de sa victoire, Nicolas Sarkozy a bel et bien proclamé sa volonté de mettre fin à deux années de blocage depuis l'échec du référendum du traité constitutionnel en 2005 et nos partenaires européens, pour la plupart, se félicitent de ce nouvel élan. Au-delà de l'Europe, il est aussi exact de saluer le retour de la France dans le monde, au terme d'une campagne électorale qui aura davantage exacerbé le nombrilisme gaulois qu'exalté la vision française du monde qui vient. En quelques mots au soir du 6 mai, le prochain président a évoqué ce qui semble être ses priorités : relancer l'Europe, apaiser les relations avec les Etats-Unis, créer une Union méditerranéenne, développer l'Afrique tout en maîtrisant l'immigration, placer les droits de l'homme au cœur de l'action diplomatique. Rarement la politique étrangère aura été aussi présente dans le discours de victoire d'un président nouvellement élu.

Une politique étrangère décomplexée ?

Bien avant ce discours, la volonté d'infléchir les positions françaises a été clairement affichée sur au moins trois sujets majeurs:

  • Europe : les premières visites à l'étranger du nouveau président auront lieu à Berlin puis à Bruxelles pour promouvoir l'idée d'un traité simplifié ratifié par les parlements nationaux afin de redonner à l'Europe sa capacité de décision notamment par l'extension de la règle de la majorité ; mise en place d'un président du Conseil européen et d'un ministre des affaires étrangères de l'Union ; critique de la politique monétaire d'Euro fort de la BCE ; refus réitéré de l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne ("La Turquie est en Asie mineure, elle n'a donc pas vocation à intégrer l'Union européenne"), préférence communautaire face aux pays émergents…
  • Proche-Orient : l'Union méditerranéenne, concept encore flou mais prometteur, pourrait bien aider l'Europe à passer du statut de pourvoyeur d'aide financière à celui d'acteur politique à part entière ; la fin annoncée de la politique arabe de la France en vigueur depuis 1967 et le soutien affiché à la sécurité d'Israël tout en souhaitant la création d'un Etat palestinien viable représentent aussi un virage majeur.
  • Relations transatlantiques : réaffirmation des liens d'amitié avec les Etats-Unis tout en critiquant certaines positions américaines, en particulier sur le rejet du protocole de Kyoto, l'extension indéfinie du périmètre d'intervention de l'OTAN au-delà de sa vocation originelle ou la guerre en Irak.

Rupture ou continuité ?

Faut-il pour autant parler de rupture, tant les invariants de la politique étrangère sont anciens et fortement ancrés dans la tradition diplomatique qui façonne l'image de la France à l'étranger ?

Sur le fond, plusieurs éléments plaident pour une continuité relative : l'inertie de la machine diplomatique et de décennies d'habitudes, la réalité des rapports de force sur la scène internationale, le poids d'une Europe à 27 où l'unanimité reste la règle et qui n'est pas forcément acquise aux orientations françaises sur lesquelles plane toujours le soupçon d'instrumentalisation de l'Europe à son profit exclusif[1]. De plus, dans les zones traditionnelles d'influence comme l'Afrique, il faudra bien préserver la place et les intérêts de la France malgré un discours peu compatible avec l'orthodoxie gaulliste ("la France n'a pas besoin de l'Afrique", fin proclamée du soutien systématique aux régimes en place) et les coups de boutoir de la Chine alléchée par l'odeur du pétrole et des Etats-Unis qui installent leurs bases de lutte antiterroriste moyennant de larges subventions aux gouvernements locaux.

Sur la forme ensuite, la rupture annoncée aura-t-elle lieu aussi clairement, notamment quant au rôle accru du Parlement dans les décisions engageant la politique étrangère et les forces armées ? L'avenir dira si la pratique gaullienne du "domaine réservé" reste la règle en dépit de sa critique récurrente par le candidat.

Post-gaullisme de proposition

Cependant, on peut s'attendre à une approche renouvelée des positions françaises pour au moins deux raisons.

  • D'abord, il est clair que Nicolas Sarkozy ne se sentira pas aussi fortement lié par les engagements de son prédécesseur, que ce soit sur le dossier libanais, en Afrique ou avec la Russie de Poutine, engagements issus de relations personnelles (Liban, Afrique), de la force des réseaux gaullistes (Afrique) ou de la volonté de faire contrepoids aux Etats-Unis pour faire émerger un monde multipolaire.
  • Ensuite, avec la fin de la guerre froide, l'âge du gaullisme de combat pour assurer la souveraineté française n'est plus de mise. Le nouveau monde, bien plus complexe, instable et dangereux est réfractaire aux vieilles recettes : entre l'unilatéralisme américain, la dérive autoritaire et nationaliste de la Russie, la rage terroriste globalisée et l'émergence de la puissance chinoise, la voie sera étroite mais nécessairement innovante.

Le premier président de la République à n'avoir pas personnellement connu le général de Gaulle pourrait bien devenir l'inventeur d'un post-gaullisme de proposition par lequel la voix singulière de la France peut retrouver un juste ton, entre fermeté et humanisme, pour faire progresser l'Europe, apaiser le Proche-Orient et développer le continent africain. Les faibles marges de manœuvre financières, diplomatiques et militaires imposent de développer un leadership d'influence (le "soft power") audacieux et pragmatique, porté par la puissance d'idées nouvelles au service d'une Europe plus forte dans un monde plus juste, et donc plus sûr.

Notes

[1] Cf. à ce sujet le commentaire de Josef Zieleniec, député européen et ancien ministre des affaires étrangères de la République tchèque : "… le nouveau chef de l'Etat français devrait avoir le courage de se saisir de sa part de leadership au sein de l’Union européenne et de contribuer ainsi à en fixer le cap (…) le sens de l'UE ne revient pas à imposer le modèle d'un pays, quel qu'il soit à tous les autres – et encore moins à être l'instrument des velléités de grande puissance d'un pays, vis-à-vis desquelles les autres n'ont qu’à se taire." Le Monde, 25 avril 2007