Par Jean-Damien Pô[1]

François Bayrou entretient un rapport particulier à l'internet. De tous les "grands" candidats à l'élection présidentielle de 2007, il était le seul à être réellement familier de la Toile. Dans ses discours, il n'a cessé d'ériger l'internet en outil privilégié de la protestation d'un "nouveau tiers état" dressé contre les intérêts liés de la finance et des médias. De ce croisement parfois surprenant entre deux mythologies (l'une, futuriste, fondée sur l'utopie technologique ; l'autre, ancrée dans l'histoire nationale, fondée sur le recours, traditionnel en période électorale, à une rhétorique pré-révolutionnaire), François Bayrou a fait en quelque sorte sa marque de fabrique. Le nouveau parti qu'il a porté sur les fonts baptismaux, le 10 mai dernier, est marqué par cette double filiation : placé sous le signe de la "résistance (…) contre toutes les puissances", il a reçu le nom de Mouvement Démocrate – l'acronyme MoDem renvoyant délibérément à la modernité de l'univers numérique.

Très active pendant la campagne, la blogosphère centriste suit avec enthousiasme son champion au lendemain du premier tour. Au nom de l'idéalisme en politique, elle stigmatise les parlementaires centristes qui se rallient en masse au nouveau Président. Sur le Politoblog, Laurent raille ces "députés, lâches, qui quittent le navire tels des rats sentant la tempête pour se blottir chez Nicolas Sarkozy où ils sont sûr que ce sera plus confortable et plus aisé". Sur le blog d'un autre militant centriste, Les Carnets de l'éclusier, le ton se fait épique pour saluer le dernier carré des fidèles – ces parlementaires, souvent inconnus, dont le nom semble appelé à devenir aussi illustre que ceux des maréchaux d'Empire. "Citons les plus fermes d'entre eux : Artigues, Comparini, Vignoble, Lassalle."

Le MoDem naît ainsi dans l'ivresse des commencements. Le 11 mai, Quitterie Delmas, muse de la campagne bayrouiste et porte-parole des Jeunes UDF à Paris, s'enthousiasme : "d'heure en heure, des mails de préinscriptions arrivent. Alors que les princes se tirent, les citoyens s'engagent. Comme un coeur qui commence à s'irriguer, le Mouvement démocrate est né par ces innombrables inscriptions. 33 000 à cette heure-ci. Nous n'avions jamais vu ça." Le lendemain, le Trinity's Blog lui fait écho : "déjà 40 000 Français se sont inscrits au nouveau Mouvement Démocrate… Et l'on entend que l'élan Bayrou serait en train de s'éteindre... Drôle de manière de mourir !".

Bref, la blogosphère centriste est animée par une jeunesse ardente que la perspective d'une longue traversée du désert n'effraie pas. Mais si ces jeunes gens ne semblent guère soucieux, d'autres le sont pour eux. Fraise des bois, militant socialiste, relève que, "coincé entre les lourdes machines de guerres électorales que sont l'UMP et le PS, ce MoDem ressemble à un régiment de chevau-légers chargeant des blindés sabre au clair". Depuis Jean Lecanuet en 1965, l'histoire du centre sous la Vème République est jalonnée par ces échappées qui s'abîment dans l'échec. Bien avant le Mouvement Démocrate, rappelle Fraise des Bois, il y eut ainsi le Mouvement des Démocrates, fondé au lendemain de l'élection de Giscard par Michel Jobert ; "on ne saura que dans 5 ou 10 ans si Bayrou sera devenu un Jobert ayant réussi."

Pour éviter que l'histoire ne se répète encore, certains s'activent déjà – au risque de bousculer les consignes de leur chef. Les Jeunes UDF de Sciences Po en appellent ainsi, sur leur blog, à une alliance avec le Parti socialiste : "la stratégie du siège prête à interrogations (…) Une alliance nous permettrait de "sauver les meubles" aux élections législatives. Car comment espérer jouer un rôle si nous sommes sous-représentés à l'Assemblée ? Sans accord, nous ne sommes rien". Mais ce froid calcul politique ne trouve qu'un faible écho dans la blogosphère centriste, qui préfère oublier les législatives à venir pour mieux préparer d'autres lendemains qui chantent.

Notes

[1] Jean-Damien Pô est responsable du site Débat 2007.fr.