Le sommet du G8 qui se tient en Allemagne est l'occasion pour la Russie d'affirmer son poids sur la scène internationale et d'éclipser l'agenda officiel par la tension croissante de ces derniers jours. Si ce n'est pas encore la guerre froide cela y ressemble furieusement, comme trois exemples nous le montrent : le bouclier antimissile américain, les relations avec les pays baltes, le statut du Kosovo.

Bouclier antimissile

La Russie s'oppose énergiquement au projet américain de bouclier antimissile en Europe[1], qu'elle juge menaçant et disproportionné avec l'hypothétique menace balistique iranienne mise en avant par Washington. "La menace de dommages mutuels, voire celle d'une destruction mutuelle est démultipliée." C'est par ces mots que Vladimir Poutine a conclu sa rencontre avec le président tchèque en avril dernier. Depuis, l'escalade verbale ne s'arrête plus : Moscou a menacé de diriger des missiles russes sur les nouveaux sites américains en Pologne et en République tchèque puis a gelé l'application du traité de 1990 sur les Forces Conventionnelles en Europe (FCE), pierre angulaire de la sécurité européenne[2]. Moscou menace aussi de quitter le traité INF de 1987 sur les missiles nucléaires. Dernièrement, l'état-major russe a indiqué qu'il n'informerait plus l'OTAN des mouvements de ses troupes et Vladimir Poutine a menacé de pointer des missiles sur l'Europe.

Pays baltes

En Lituanie, la principale raffinerie, vitale pour le pays, est privée de pétrole en provenance de Russie depuis juillet 2006. Officiellement pour des raisons techniques, en réalité pour punir la Lituanie d'avoir cédé la raffinerie à une société polonaise plutôt que russe. En Estonie, le déplacement de la statue d'un soldat soviétique du centre-ville de Tallin vers un cimetière militaire a provoqué une crise diplomatique violente, avec menaces physiques et verbales à la clé. Les sites web gouvernementaux et le système bancaire ont été l'objet de cyber-attaques massives d'origine russe.

Statut du Kosovo

La province albanophone de Serbie est placée sous administration de l'ONU depuis 1999. Les Etats-Unis et l'Europe, à la suite du rapport Ahtisaari, veulent faire accéder le Kosovo à un statut d'indépendance surveillée. La Serbie, qui refuse catégoriquement l'indépendance du Kosovo, est soutenue par la Russie. Celle-ci demande la poursuite des discussions entre Serbes et Albanais et brandit une menace de veto sur le projet de résolution déposé au Conseil de sécurité de l'ONU. Moscou met en avant la déstabilisation du Caucase si, grâce au précédent du Kosovo, d'autres régions séparatistes venaient à demander leur indépendance.

Extension du domaine de la lutte

La Russie qui, en plus d'avoir perdu son empire, n'a jamais accepté l'intégration de ses anciens vassaux dans l'UE et/ou l'OTAN, voit s'accroître avec inquiétude la présence militaire américaine à ses frontières. Le pays renoue avec la puissance en s'appuyant à la fois sur son redressement économique (7% de croissance depuis 2000) et idéologique (nationalisme, renouveau de la religion orthodoxe portée par l'Etat…) pour tenter de faire jeu égal avec les Etats-Unis. Moscou n'hésite pas à utiliser l'arme énergétique vis-à-vis des anciennes républiques récalcitrantes (arrêt des approvisionnements en Ukraine et Biélorussie en 2005-2006), comme à l'égard de l'Europe (cf. l'accord de la Russie avec le Kazakhstan et le Turkménistan sur le tracé de gazoducs via la Russie qui accroît l'insécurité énergétique pour l'Europe). L'inquiétante résurgence de la rhétorique guerrière entre les Etats-Unis et la Russie laisse l'Europe sur la touche, dans le rôle de spectateur impuissant. L'UE doit-elle pour autant rester les bras croisés en attendant le successeur de Poutine ?

Que faire ?

  • Définir une stratégie européenne commune

Une approche commune et globale est la seule réponse possible face à la politique bilatérale de la Russie, adepte du vieux principe "diviser pour mieux régner". A chaque fois que des membres de l'UE acceptent d'entrer dans la logique russe, l'Europe recule, victime consentante de sa politique extérieure inexistante. Cela est vrai dans le domaine énergétique, comme le montre l'accord entre l'Allemagne et la Russie pour un gazoduc sous la Baltique, auquel s'opposent la Pologne et la Suède. De même, l'utilisation du veto affaiblit l'Europe : la Pologne, qui répète depuis 2006 qu'elle s'opposerait à toute négociation avec la Russie tant que l'embargo sur la viande polonaise ne serait pas levé, donne tous les arguments à Moscou pour clamer que l'UE est divisée et négocier en bilatéral. Lors du sommet Russie-UE de Samara le 18 mai, José Manuel Barroso a enfin trouvé les mots justes en déclarant: "Le problème polonais est un problème européen. Les problèmes lituanien et estonien sont aussi des problèmes européens." L'UE apprend dans la douleur à être solidaire de membres pris dans des contentieux bilatéraux avec la Russie. L'épreuve est salutaire pour renforcer les liens communautaires et préfigurer une politique étrangère européenne qui fait cruellement défaut.

  • Renouer un partenariat équilibré avec la Russie

Depuis l'entrée dans l'UE des pays de l'Est, les positions européennes se sont durcies à l'égard de la Russie. En Pologne ou dans les pays baltes, le souvenir du joug soviétique est encore vivace, la proximité géographique et le poids économique du grand voisin sont une réalité quotidienne. L'intégration des nouveaux membres a la vertu d'ouvrir les yeux de l'UE sur la nature, les méthodes et les objectifs de la Russie et de mettre un terme à la vision naïve d'un ancrage démocratique grâce à la vertu exemplaire des valeurs universelles de l'Europe. D'autre part, le changement des leaders en Allemagne et en France signifie que la Russie de Poutine ne trouvera plus en Europe d'interlocuteurs aussi compréhensifs que Gerhard Schroeder ou Jacques Chirac. En ce sens, l'échec du sommet de Samara n'est ni une surprise ni une catastrophe. C'est le signal que l'UE n'est pas prête à tout accepter de son partenaire, même si le gaz et le pétrole russes sont cruciaux pour l'Europe. L'UE, à l'origine de 52% des relations commerciales de la Russie, en est le premier partenaire. De son côté, la Russie est le troisième partenaire commercial de l'UE dont les pays membres fournissent 70% des investissements étrangers. Autant dire que les deux parties ne peuvent pas se passer l'une de l'autre. Moins ambitieuses mais plus constructives, les prochaines négociations de partenariat doivent prendre en compte cette réalité.


  • Renforcer les capacités de défense européenne

Quant au projet américain de bouclier antimissile, il ne paraît pas illogique que l'installation sur le territoire d'Etats membres de l'UE de bases américaines destinées à défendre les Etats-Unis fasse au minimum l'objet d'une discussion entre les 27. Comme la Russie, les Etats-Unis préfèrent traiter ces questions sur le mode bilatéral et les membres de l'UE concernés en attendent d'évidentes contreparties commerciales, diplomatiques, militaires ou financières. Là non plus l'Europe n'avance pas, d'autant plus que le projet des Etats-Unis se déploie hors de la structure de l'OTAN et comporte un corollaire politique : ancrer de fait les alliés européens dans un partenariat de défense de long terme sous parapluie américain. De quoi rendre inutile toute velléité de structurer une Europe politiquement et militairement autonome. Face aux Etats-Unis comme face à la Russie, l'Europe doit aussi apprendre à parler d'une seule voix pour exposer un projet cohérent de sécurité globale. La gesticulation russe et le projet américain sont donc deux bonnes raisons de poser la question du renforcement des capacités de défense européenne face aux menaces émergentes (terrorisme, prolifération nucléaire…).

La dénonciation d'un complot occidental et de l'unilatéralisme américain ne suffit pas à cacher l'ambition russe de revenir à jeu égal avec les Etats-Unis, comme pour faire oublier les humiliations de la fin de l'empire soviétique. L'hostilité envers les Occidentaux trouve un écho dans la population, comme le montre un sondage rapporté dans Le Monde du 20 mai qui indique que 45% des Russes perçoivent l'UE comme une menace. Dans ce contexte, comment ancrer la Russie dans la "grande Europe" ? A moyen terme, seule une Europe déterminée sur sa stratégie extérieure commune, disposant de réelles capacités de résilience énergétique et militairement crédible pourra devenir un interlocuteur influent. En attendant, une étude publiée en mai dernier par le Center for European Reform préconise une approche en trois étapes : définir ce que chaque membre de l'UE veut et demande de la Russie, cartographier l'étendue réelle de l'influence européenne sur la Russie, mettre en place des plans d'action en fonction de l'évolution des positions russes. Pas très spectaculaire, mais réaliste.

Notes

[1] Le projet prévoit de déployer dix missiles antimissiles en Pologne et une station radar en République tchèque.

[2] Le traité FCE, signé en 1990, est entré en vigueur en 1992. Marquant la fin de la guerre froide, il a encadré la réduction des forces armées et des équipements conventionnels des deux blocs, prévoyant des mesures de confiance (annonce des mouvements de troupes) et de transparence (inspections réciproques).