L'homme qui avait lancé l'entreprise Jallatte, fabricant de chaussures industrielles, Pierre Jallatte, s'est donné la mort le 8 juin dernier à 89 ans. Il ne supportait pas l'idée de voir l'entreprise quitter Saint-Hippolyte-du-Fort, près d'Alès, où elle était née et s'était développée.

Ce drame présente un caractère social et politique qui illustre la difficulté d'une stratégie de revitalisation industrielle et économique d'un territoire, pour reprendre les termes du Président de la République à son propos.

En 1947, Pierre Jallatte, après avoir repris une entreprise familiale de galoches, se lance. Après un voyage d'étude aux Etats-Unis – c'est l'époque du plan Marshall où les Européens vont s'inspirer outre-Atlantique des méthodes les plus récentes de l'industrie et de son organisation – il décide de fabriquer des chaussures de sécurité. Nous sommes au début des "trente glorieuses". Pendant un demi-siècle la France va connaître un vigoureux développement industriel. Le marché intérieur assure une base d'activité solide.

Avec l'ouverture progressive des frontières européennes, les ventes se développent sur les marchés extérieurs. La firme comptera jusqu'à 900 ouvriers. Le "patron" visionnaire a la fibre sociale. Paternalisme, peut-être, mais les avantages accordés aux salariés sont substantiels. La prospérité de l'entreprise contribue à la prospérité de la région et, quand les mines d'Alès cesseront leurs activités, à sa reconversion.

Après les années de vaches grasses viennent, après 74, celles de vaches maigres. Le fondateur, qui se retire en 1983, n'a pas réussi à donner une assise financière suffisante à la firme pour lui donner une vraie dimension internationale, même si les qualités techniques de la production n'ont jamais été mises en cause. Une fusion avec l'italien Almer finira par apparaître comme la solution, sous le nom de Jal. Mais elle s'opérera trop tard, en 2001, à l'initiative du fonds de pension Partners. La compétition se joue désormais sur de nombreux marchés. De nouveaux concurrents sont apparus. Jal s'endette largement pour riposter. Il a besoin d'un nouvel appui financier fourni par un consortium d'institutions financières emmené par la Bank of America.

Jal emploie actuellement 4 500 personnes, mais la majorité d'entre elles travaillent en Tunisie. Le centre de gravité de la production s'est déplacé d'Europe vers une région où les coûts de base sont nettement moins élevés. Le plan visant à faire passer ce qui reste de production dans le Gard en Tunisie et de réduire l'emploi, déjà bien entamé, à une centaine de personnes sur environ 400 il y a peu de temps, n'est donc que la suite d'une politique destinée à faire de Jal une entreprise durablement rentable. Pouvait-il en être autrement ? Sans préjuger des aménagements que le groupe pourrait envisager (en discussion à partir du 18 juin avec les pouvoirs publics français), on ne peut que souligner les causes profondes d'une telle mutation.

L'évolution du marché dans cette activité comme dans bien d'autres, avec ses exigences de réduction des coûts et de conquêtes de nouveaux clients, était visible dès les années 80. Les initiatives ont été prises plus tard. La politique économique et sociale française affirmant, comme à l'époque du programme commun, mais aujourd'hui encore dans certains milieux, que la "finance" étouffe les entreprises se trompe d'époque. Il faut savoir si les entreprises, notamment moyennes, disposent de moyens financiers suffisants pour "rester dans le coup". Cela passe par la réalité des marges et la disposition de moyens financiers trop souvent captés par des "services publics" trop lourds pour le pays. Enfin il faut effectivement s'interroger, comme le fait le Président de la République, sur les moyens de revitaliser industriellement et économiquement le territoire concerné. Mais il faut aller au-delà. Les Cévennes gardoises étaient la principale zone industrielle du Languedoc-Roussillon (21 % de l'emploi salarié privé, ce qui n'est déjà pas énorme comparé à 10 % pour la région). Elles risquent de ne l'être plus. En réalité le tissu industriel et d'entreprises rentables est trop faible dans la majorité des régions françaises. Des pionniers comme Pierre Jallatte ont tout fait pour qu'il en soit autrement. Faute d'un diagnostic lucide sur la position réelle de l'économie des entreprises françaises de base – le tissu économique – sur l'importance des moyens financiers et leur mobilisation pour le renforcer, bien des Jallatte et des régions qui étaient irriguées par leurs actions sont vulnérables. Si le "sacrifice" de Pierre Jallatte, au-delà de l'émotion qu'il provoque, pouvait contribuer à rappeler la nécessité d'une bonne stratégie financière pour assurer l'avenir des entreprises et de l'économie, il dépasserait les limites du drame personnel et régional.