La loi Barnier de 1995 a donné une très bonne définition du principe de précaution qui est reprise dans le code de l'environnement : "principe selon lequel l'absence de certitude, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment, ne doit pas retarder l'adoption de mesures effectives et proportionnées visant à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles à l'environnement à un coût économique acceptable".

L'application de ce principe exige de prendre beaucoup de précautions… notamment pour que le coût des mesures préventives reste économiquement acceptable. Elle peut cependant être étendue à bien d'autres domaines que l'environnement et il suffit à cet effet de remplacer le mot "environnement" par le mot "société" dans cette définition. La maîtrise de la dette publique relève alors d'une sage application du principe de précaution ainsi défini.

En effet, la croissance de la dette publique finit par s'autoalimenter et dépasser celle du produit intérieur brut lorsque les intérêts versés deviennent trop lourds au regard de l'excédent des ressources publiques sur les dépenses hors intérêt (ce qu'on appelle le solde primaire). La charge de ces intérêts mobilise alors une part de plus en plus importante des ressources publiques et du PIB au détriment des dépenses utiles et, pour sortir de cet engrenage, il n'y a que deux solutions : augmenter le taux des prélèvements obligatoires ou réduire le poids des dépenses publiques. Or plus la dette est déjà élevée et plus les mesures nécessaires pour en arrêter l'emballement sont difficiles.

Dans de nombreux pays, le laxisme budgétaire a débouché sur une crise des finances publiques qui n'a été surmontée que par des politiques de rigueur brutales, souvent imposées par les créanciers et institutions financières internationales. Les populations les ont douloureusement ressenties et les gouvernements n'y ont pas toujours survécu. Les créanciers de ces Etats ont certes souvent eux aussi beaucoup perdu mais ont pu se rattraper ensuite en imposant des primes de risques conséquentes pour prêter à nouveau.

De telles crises n'arrivent pas que dans les pays en développement. Les paiements des grands Etats de l'OCDE n'ont certes jamais fait défaut dans les dernières décennies mais seulement parce que certains ont su prendre des mesures draconiennes au dernier moment. La République Française elle-même n'était pas loin de la cessation de paiements en 1982. Aujourd'hui, l'Euro et la mondialisation des marchés financiers nous donnent un accès beaucoup plus faciles aux sources internationales de financement mais le problème est seulement repoussé un peu plus loin.

Les conséquences d'une perte de contrôle des finances publiques sont donc graves. On peut discuter de leur "irréversibilité", pour reprendre la définition du principe de précaution, car la croissance est toujours finalement repartie mais la production perdue et les dégâts sociaux consécutifs à une crise des finances publiques ne sont jamais totalement réparés. Il y a bien une part d'irréversibilité dans ces dommages.

La crise des finances publiques n'est cependant jamais certaine "compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment". Plus précisément, on ne sait pas à partir de quel niveau du ratio dette/PIB l'endettement public n'est plus contrôlable ; selon les pays et les périodes, le seuil se trouve sans doute quelque part entre 50 et 100 % du PIB mais il peut être aussi bien au-dessus qu'au-dessous. Ce ratio est supérieur à 100 % en Italie et la catastrophe n'est pas encore arrivée mais les italiens doivent faire beaucoup d'efforts pour stabiliser leur dette à ce niveau.

Face à ce risque de dommages graves et en partie irréversibles et malgré cette incertitude, il convient donc, si on applique le principe de précaution, de prendre des mesures préventives proportionnées à condition que leur coût économique soit acceptable. Or, si on met de côté la cession d'actifs publics dont l'intérêt est souvent discutable et la portée nécessairement limitée, ces mesures ne peuvent consister qu'en une hausse des prélèvements obligatoires ou en une baisse des dépenses publiques.

La macroéconomie keynésienne traditionnelle nous apprend alors qu'elles ont pour effet de réduire l'activité économique et d'augmenter le chômage et que leur coût peut donc être inacceptable. Cependant, même en restant dans un cadre théorique keynésien, il apparaît que ces effets dépressifs des politiques de rigueur sont transitoires. L'expérience de plusieurs pays de l'OCDE au cours des trente dernières années montre même que de telles politiques ont en fait parfois eu, en pratique, un impact positif sur l'activité et l'emploi. Le coût économique d'une réduction de l'endettement public est finalement assez limité.

Lorsque la dette publique est déjà importante tout en restant maîtrisable sans trop de difficultés, la réduction des déficits permet de prévenir un risque grave, qui pèse au surplus sur les générations futures, pour un coût limité et tout à fait acceptable. Bien que les risques inhérents à une augmentation de la dette publique ne soient pas certains au regard des connaissances scientifiques du moment, le principe de précaution impose de fixer une limite à l'endettement public. Il s'agit là d'un impératif national totalement indépendant de nos obligations européennes mais, puisque celles-ci fixent un plafond de 60 % du PIB à la dette publique, nous satisferions à la fois notre intérêt national et ces obligations en le respectant.