Par Jean-Damien Pô[1]

Le référendum de 2005 sur le projet de Constitution européenne marque la vraie naissance de la blogosphère politique française. En quelques mois, les blogs s'imposent comme des lieux d'échanges d'une vitalité exceptionnelle, fréquentés par des centaines de milliers d'internautes avides de s'informer et de délibérer collectivement sur un texte qui brouille le clivage droite / gauche. La figure de proue de ce nouvel espace public est un professeur d'informatique dans un lycée de Marseille, Etienne Chouard, qui instruit sur son site une critique virulente du projet de Constitution dont la très large diffusion contribue à renforcer le "non", en particulier auprès des jeunes.

L'effervescence suscitée par les débats sur l'Europe est bien sûr retombée après le "non" français, les enjeux intérieurs reprenant toute leur place avec les élections présidentielles puis législatives. Ce serait exagéré de dire que la volonté affichée par Nicolas Sarkozy de sortir l'Europe de son engourdissement à travers un "traité simplifié" rallume dans la blogosphère des feux mal éteints. Mais un certain frémissement s'est fait jour au cours des dernières semaines, à l'approche du Conseil européen de Bruxelles. Artisan de ce regain, l'ancien président Giscard d'Estaing, qui a lancé le 15 juin son propre blog. Par cette initiative, l'ancien président de la Convention européenne entend contribuer à la renaissance d'un débat sur l'avenir de l'Union : "Les citoyens européens ont clairement exprimé leur attente d'une publicité et d'une transparence des débats sur leurs institutions. Ils ne veulent pas que les réformes institutionnelles soient le fait de jeux opaques de chancelleries, qu'ils découvriraient trop tard. Recueillir leur adhésion suppose la transparence des échanges".

La démarche de Giscard est parfois accueillie avec une pointe d'ironie : annoncées presque simultanément, la fermeture du blog apocryphe de François Mitterrand et l'ouverture du blog de "VGE" permettent de faciles variations autour du thème du "revenant". Mais plusieurs internautes saluent également l'entrée dans l'arène d'un "grand européen" qui s'attache par surcroît à jouer le jeu de l'interactivité propre au blog, en apportant des éléments de réponse aux questions posées par certains de ses commentateurs.

Jean Quatremer, dans son blog consacré aux "coulisses de Bruxelles", y voit la preuve que l'ancien "camp du oui" commence enfin à tirer la conclusion de l'échec du référendum : "En 2005, la toile avait été envahi par les anti-Européens ce qui a contribué au succès du "non". Les tenants du "oui" n'avaient alors pas compris la puissance de ce nouveau média. La leçon a porté". Et de fait, précédant ou prolongeant l'initiative de Giscard, plusieurs groupes s'attachent à faire revivre la flamme européenne, sur des sites comme Europe & Us, Café Babel, Le Taurillon ou Les Euros du village.

Pour autant, l'ancien "camp du non" semble encore dominer nettement les échanges dans la blogosphère. L'euroscepticisme s'y exprime sous la crainte, largement répandue, que les gouvernements réunis à Bruxelles s'accordent sur un texte qui reprendrait l'essentiel du projet de Constitution et serait soumis à une ratification par voie parlementaire. Et comme en 2005, le conspirationnisme n'est jamais loin, comme en témoigne notamment la réaction de Dagrouik sur le blog Intox2007.info : "et voilà le blog de VGE ! On se demande ce qu'il va y écrire, et quelle peut être sa position sur le mini traité de Sarkozy, qui n'est qu'un bras d'honneur aux citoyens. On va encore nous pondre un traité venu d'en haut, négocié dans le secret des alcôves, et qui sera validé par un parlement UMP composé de 400 élus aux ordres. Où aura donc lieu le débat démocratique, quel est le contenu de ce mini-traité ? Nul ne le sait."

Notes

[1] Jean-Damien Pô est responsable du site Débat 2007.fr.