Pour comprendre les débats européens, il faut mettre les points sur les "i". Deux conceptions sont en compétition.

D'une part celle d'une Europe disposant de réels attributs de souveraineté et apparaissant unie vis-à-vis du monde extérieur. Cette Europe devrait avoir une défense commune. Elle devrait aussi compléter sa politique monétaire par une meilleure coordination des politiques économiques menées par ses Etats membres. La logique de ce système conduit à des prises de décisions des représentants des Etats membres à la majorité "qualifiée" et non à l'unanimité et à un Président de l'Union désigné pour au moins deux ou trois ans. Sont hostiles à cette approche les Anglais dans leur majorité – au moins jusqu'à aujourd'hui – une partie non négligeable des Français souvent proches du gaullisme, d'autres qui le sont de ce qu'il reste du communisme, sans oublier les anti-tout, anti-mondialistes, anti-Union européenne, anti-capitalistes. S'ajoute à cela des susceptibilités – du type polonaises – exprimant une sorte de complexe d'infériorité de gens qui, à la limite, se voudraient plutôt alliés des Américains que participant à un ensemble européen cohérent. Les partisans de l'Europe plus unie sont plutôt, à bien y regarder, les pays dont les structures sont déjà fédérales, et donc habitués à vivre "l'unité dans la diversité".

La deuxième approche de l'Europe se subdivise en deux sous-ensembles. Les Anglais depuis des lustres sont des marchands. Ils militent pour la consolidation et l'élargissement d'un marché commun avec l'espoir d'en tirer les ficelles, en s'appuyant sur le savoir-faire de leur diplomatie (les représentants anglais à Bruxelles sont sûrement les meilleurs ou parmi les meilleurs). Ils ne veulent pas entendre parler de ministre des Affaires étrangères européen, bien que Tony Blair ait donné un accord sur ce point dans le traité signé à Rome. Ils sont restés en dehors de l'euro.

Une partie des Français qui ont rejeté le projet de traité, dit constitutionnel, en 2005, ont des positions un peu comparables à celles des Anglais, sans compter ceux qui, ignorant les réalités du monde, s'imaginent que la France pèse d'un poids équivalent à celui qu'elle avait atteint sous Louis XIV ou Napoléon 1er (dont il faut tout de même rappeler qu'ils ont perdu beaucoup de batailles militaires et économiques).

Les discussions relatives à l'Europe, constructives à l'époque où les pays européens étaient réduits à pas grand-chose, se sont compliquées après la reconstruction et l'illusion du poids retrouvé (ce qui est relativement vrai pour l'économie, et ne l'est pas du tout pour le politique, défense comprise). Elles ne peuvent donc déboucher que sur des compromis. L'ennui c'est que dans un compromis ce sont les positions minimalistes qui l'emportent. Pour qu'il en soit autrement pour l'Europe, il est nécessaire que les opinions manifestent une volonté forte. Mais les réalités mondiales qui justifieraient plus d'Europe sont moins à la une que les querelles "provinciales" qui sont le lot des pays européens, France comprise. Donc l'opinion reste floue sur l'Europe et les gouvernants craignent, sans l'avouer, que plus d'Europe soit pour eux moins de pouvoir.

Si les discussions en cours et celles qui suivront le conseil européen du 21 juin ne débouchent pas rapidement sur une modernisation du fonctionnement de l'Europe, il faudra se faire à l'idée que c'est la vision anglaise qui l'emporte. La France y perdra parce qu'elle sera plongée dans un système qui lui est moins naturel que celui d'une forme d'Etat européen.